Certains proposent d'installer le Musée des Beaux-Arts (MBA) dans un «Grand Rumine». Leur idée est séduisante. Mais l'erreur fatale serait de croire que les deux projets, celui de Bellerive et celui de Rumine, sont comparables, qu'on peut choisir l'un ou l'autre. Leur état d'avancement et leurs possibilités de concrétisation ne sont en effet pas du tout les mêmes.

Intéressant, le projet de «Grand Rumine» n'est pour l'instant qu'une esquisse. Déjà se profilent de nombreuses questions et difficultés. De deux choses l'une: pour trouver les surfaces nécessaires à un nouveau MBA digne de ce nom, il faudra soit les prendre à l'intérieur du Palais de Rumine, soit les construire sur ou sous la place de la Riponne. Dans la première hypothèse, où relogera-t-on les autres institutions qu'il faudra délocaliser, comme la Bibliothèque cantonale universitaire? Sur le site déjà surchargé de Dorigny? Quelles transformations, forcément lourdes, devra-t-on engager à l'intérieur du Palais, en partie récemment réaménagé? Fournira-t-on vraiment de bonnes conditions au nouveau musée? Enfin, combien de temps cela prendra-t-il jusqu'à ce que l'on ait réussi à faire toutes les rocades nécessaires pour accueillir les Beaux-Arts?

Dans l'autre hypothèse, celle de constructions nouvelles sur la place de la Riponne, imagine-t-on la suite d'opérations qu'il faudra conduire? Concours pour l'aménagement de la place et mise au point d'un programme, adoption d'un nouveau plan d'affectation, avec tous les aléas que cela peut supposer dans cet endroit sensible, choix et réalisation d'un projet de construction(s). Sans compter les énormes obstacles urbanistiques, techniques (le parking n'est pas fait pour supporter une superstructure) et de procédure. Croit-on vraiment qu'on va résoudre le problème de la Riponne en y flanquant les volumes qui manquent à Rumine, qu'on va améliorer cette place déjà difficile en y rajoutant une contrainte supplémentaire?

Les promoteurs du «Grand Rumine» pensent que son coût «n'excéderait en aucun cas celui de Bellerive». On ne voit pas ce qui leur permet cette affirmation et tout indique plutôt le contraire. D'ailleurs, eux-mêmes reconnaissent que leur projet devrait encore faire l'objet d'études approfondies, ce qui supposerait plusieurs années d'attente rien que pour savoir si une telle réalisation est possible. Le cas échéant, elle n'aboutirait en tout cas pas avant dix ou même quinze ans. A ce rythme, les collectionneurs qui ont promis des dons importants, d'une valeur estimée à une centaine de millions de francs, auront trouvé ailleurs des cieux plus accueillants.

A l'inverse, la procédure relative au projet de Bellerive est bien avancée: le Conseil d'Etat prévoit le début des travaux dans deux ans. Parmi les étapes déjà franchies, on peut citer le concours d'architecture. D'excellents professionnels y ont participé: architectes, mais aussi ingénieurs, paysagistes, muséographes, historiens d'art, etc. Cela représente un engagement considérable de la part de chacune des 249 équipes, plusieurs mois à deux ou trois personnes. On peut estimer globalement à 10 millions de francs leur contribution gratuite. Il convient de les en remercier. Abandonner aujourd'hui le projet qui en est résulté, au motif que la collectivité se serait ravisée, reviendrait à les décourager de participer à d'autres concours, à gaspiller un ensemble de réflexions très riches et à faire preuve d'irresponsabilité vis-à-vis des engagements pris. C'est au plus tard avant le concours qu'il aurait fallu changer d'option, à supposer qu'on en ait eu une meilleure.

Programmer un investissement de l'importance d'un musée suppose une série de démarches qui se conditionnent l'une l'autre et, par la force des choses, s'étalent sur une longue période. Choisir le «Grand Rumine», ce serait faire fi des décisions antérieures et des investissements engagés. Le Grand Conseil a autorisé le déménagement du MBA dans un site nouveau en 1994, puis a approuvé son édification sur le site de Bellerive en 2002. En outre, en conformité avec le plan de réaménagement de Rumine adopté en 1992, plus de 50 millions de francs ont déjà été engagés dans le Palais pour améliorer la situation des institutions qui y logent (voir par exemple les grands progrès apportés à la BCU). Ces investissements ont fait l'objet de cinq décisions successives du Grand Conseil, la dernière cette année encore. Modifier l'utilisation du Palais et chasser certains de ses locataires pour agrandir les Beaux-Arts coûterait cher et gaspillerait les montants considérables déjà consentis pour ce bâtiment.

Tandis que le départ du Musée libérerait des espaces utiles notamment au développement des cinq autres institutions du Palais, elles aussi à l'étroit, et ceci en parfaite cohérence avec les travaux réalisés.

Choisir le «Grand Rumine», c'est être sûr de perdre le projet bien avancé de Bellerive, au profit d'une réalisation hypothétique et lointaine. Cela s'appelle lâcher la proie pour l'ombre.

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