Editorial

La musique de la «pax russiana»

EDITORIAL. En politique, dit l’adage, c’est celui qui met des paroles à la partition qui finit par l’emporter. Or, en Syrie, les paroles viennent de Russie

La mise en scène ne trompe personne, mais elle est révélatrice. Ces dernières semaines, la Russie s’est employée à orchestrer le retour dans leur pays de quelques centaines de réfugiés syriens. Ces retours n’ont pratiquement rien de «volontaire», et ils sont très loin d’être impressionnants dans leur ampleur. A tel point que l’exercice médiatique de l’armée russe a parfois tourné à la pure pantalonnade. Peu importe, en réalité: pour Moscou, l’essentiel n’est pas là. Il s’agit d’écrire une nouvelle page, d’inscrire dans les esprits l’avènement de la si souvent annoncée «pax russiana».

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Rien n’a résisté à la détermination de la Russie, à ses bombardements meurtriers, à sa propagande et à sa dose de mauvaise foi constante. Dans l’essentiel de la Syrie, elle a réussi, avec l’aide des Iraniens, à reprendre le terrain perdu par le sanguinaire régime syrien, quitte à le réduire à un vaste champ de ruines. Sa fracassante entrée en scène a dissuadé les monarchies du Golfe. Au sud, elle a fait plier Américains, Israéliens et Jordaniens; au nord-est, elle fait vaciller les Kurdes, alliés malheureux des imprévisibles Etats-Unis de Donald Trump. La guerre syrienne n’est pas à proprement parler terminée, loin de là. Mais les dés sont jetés.

L’enjeu d’Idlib

La dernière grande bataille, si elle a lieu, se déroulera à Idlib, dans cette province du nord-ouest du pays où se regroupent plus de 2 millions de personnes et où ont été notamment déversés, après des accords dits «d’évacuation», les groupes armés les plus extrémistes de l’opposition. Ces groupes ne sont pas loin de se dévorer entre eux. Mais c’est aussi ici que la Russie se confronte à son dernier rival de la région: la Turquie. Pour une série de raisons, Ankara ne peut pas se permettre de laisser tomber Idlib. Ou alors au risque de perdre la face, de voir doubler le nombre de réfugiés syriens sur son sol, de se priver de tout moyen d’intervenir en Syrie afin d’empêcher la création d’un éventuel Kurdistan autonome…

Alors que le régime syrien rêve d’en finir avec Idlib, le jeu est délicat pour Moscou. Aujourd’hui, la Turquie est à sa merci, elle lui mange dans la main. S’il ne tenait qu’aux Russes, la mise en pièces de la dernière région rebelle n’aurait rien d’urgent. Il faut, en attendant, diriger les projecteurs ailleurs, soit vers les scènes qui démontrent un «retour à la normale». Le scénario est écrit: alors que, avec leurs alliés, les Russes ont tout détruit, ce sera aux Européens de financer la reconstruction. A chacun son rôle.

En politique, dit l’adage, c’est celui qui met des paroles à la partition qui finit par l’emporter. La musique de la longue guerre syrienne est d’une tristesse infinie, et d’une cruauté sans nom. Mais la Russie, depuis plusieurs années déjà, tente de lui donner une autre signification. Et face au récit russe, les Occidentaux, eux, n’ont plus à offrir qu’un silence de plomb.

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