(in)culture

Musiques sans frontières

A Paris, une expo décortique le métissage des scènes musicales parisienne et londonienne. Car les folklores ne sont pas figés, à l’image du yodel

Jeudi soir, je suis allé au Théâtre de Vidy assister à l’étape vaudoise de la petite tournée romande d’un spectacle dont je connais tous les protagonistes. Le Temps monte sur scène, qu’il s’intitule. Il s’agit de journalisme debout. Sur scène, j’ai vu dix collègues parler de Proust comme de Guantanamo, évoquer l’art du titre comme des souvenirs éminemment plus personnels. Ils étaient magnifiques, mes collègues, pour une fois mis en lumière alors que le journalisme est par définition un métier de l’ombre.

L’an dernier, Le Temps avait déjà tenté l’exercice de la scène à l’occasion du lancement des festivités de son 20e anniversaire. Grâce à un camarade baroudeur au long cours, j’avais découvert l’existence de McDonald Craig, un musicien vivant au fin fond du Tennessee. Sa particularité: pratiquer une country-folk mâtinée de yodel. Alors qu’il existe dans le Midwest des familles amish originaires de Suisse et perpétuant encore l’art du chant guttural hérité de leurs ancêtres, Craig – comme le plus connu Mike Johnson – est Afro-Américain, et ne devrait par conséquent avoir aucune ascendance européenne.

Notre reportage: Dans le Midwest américain, les amish originaires de Suisse perpétuent l’art du yodel

Panser les plaies et penser le monde

Lorsque j’ai appris qu’à Paris, le Musée de l’immigration consacrait une expo à la manière dont le métissage a bouleversé dans les années 1960 les scènes musicales parisienne et londonienne, j’ai immédiatement pensé à cette traversée de l’Atlantique effectuée par le yodel en compagnie de colons suisses, allemands et autrichiens, attirés dès la fin du XIXe siècle par les territoires encore vierges du Nouveau-Monde. Plus tard, le blues fera le chemin inverse lorsque des blancs-becs, telle la bande à Mike Jagger, décideront de s’imprégner des musiques noires. D’autres folklores voyageront entre l’Afrique, les Caraïbes et les Amériques. De douleurs – esclavagisme, colonialisme – naîtront ainsi des fusions incarnant cette idée que l’art est capable de panser les plaies et penser le monde.

Sur l’exposition «Music Migrations»: La musique comme vecteur de métissages

A Tucson, Arizona, Calexico a commencé à la fin des années 1990 à façonner une folk sous influence mariachi, bien avant qu’un président à mèche ne rêve d’un mur protégeant ses concitoyens d’une menace mexicaine. Simultanément, Positive Black Soul reprenait à son compte, au Sénégal, la grammaire rap. Et en Suisse, les tenants d’une Confédération repliée sur elle-même, ceux-là mêmes qui prônent sur leurs affiches électorales le verrouillage des frontières, ignorent probablement que le yodel n’est pas l’apanage de patriotes en costume traditionnel. L’expo parisienne s’appelle Music Migrations: ce titre dit merveilleusement l’importance du métissage.


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