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«Etre musulman et bon citoyen suisse, c'est possible»

Pour la troisième fois en vingt ans, les Suisses sont appelés à se prononcer sur la simplification de la naturalisation des jeunes immigrés nés en Suisse. La réforme est profonde, mais elle ne doit pas faire peur, explique Pierre Centlivres, professeur honoraire et ancien directeur de l'Institut d'ethnologie de Neuchâtel

Le Temps: Que vous ont appris vos recherches d'ethnologue sur la naturalisation en Suisse?

Pierre Centlivres: J'ai attaqué le sujet par la bande. Quand on contrôle l'aptitude à la naturalisation, on fait appel à des normes implicites. Le faiseur de Suisses a dans sa tête une idée précise de comment on doit se comporter quand on est Suisse. Il a intégré quelles sont les qualités requises pour devenir Suisse. De son côté, le candidat à la naturalisation a assimilé ce à quoi il doit penser, aspirer ou adhérer pour déposer sa demande. Quand nos recherches ont commencé, au début des années 80, les Suisses se rendaient compte qu'une grande partie de la population étrangère se stabilisait. Ceux qui étaient venus restaient. Ils avaient des enfants, lesquels fréquentaient nos écoles puis s'inséraient dans le monde du travail ou alors commençaient des études. Nos fils d'immigrés n'étaient pas encore appelés des secundos, mais une seconde génération existait sous nos yeux. On en prenait seulement conscience et cette perspective balayait l'idée dominante depuis l'arrivée des premiers immigrés après la guerre. On avait d'abord pensé qu'ils resteraient chez nous quelques années puis retourneraient dans leur pays construire une maison avec leurs économies. Soudain, on découvrait une réalité toute différente. Au milieu des années 80, cette évolution coïncida avec la convergence des intérêts des partis de la gauche et d'une grande partie de la droite, des syndicats et des milieux patronaux, spécialement en Suisse romande. Un consensus se cristallisait en faveur d'une facilitation de la naturalisation des étrangers de la deuxième génération. Nos recherches ont servi à la modification de la loi, laquelle a permis la double nationalité.

– Deux modifications constitutionnelles visant à faciliter la naturalisation des jeunes immigrés nés en Suisse ont échoué en votation populaire, en 1983 puis en 1994, et l'avis des Suisses est de nouveau requis ce dimanche. Existe-t-il une constante dans ce débat ouvert depuis un quart de siècle?

– Etre Suisse, Français, Allemand ou Afghan, c'est souvent une question complexe. Car l'appartenance mélange des loyautés antagonistes. Une constante, c'est l'existence de deux approches de la naturalisation, qui reflètent la complexité de la question. Selon une position, la nationalité découle de notre condition de tous les jours. L'enfant de parents immigrés qui a grandi en Suisse, fait ses études en Suisse, développé un réseau d'amis en Suisse, peut au fond se sentir très Suisse et adhérer spontanément aux valeurs suisses en raison de son enracinement dans ce pays. Mais regardez les Afghans, réfugiés en Suisse dans les années 80, aujourd'hui naturalisés. Questionnez-les sur leur nationalité, ils répondent: «Je suis Afghan!» Cela ne les empêche pas d'être de très bons citoyens suisses, de voter, de payer leurs impôts et de respecter les us et coutumes suisses. Ils sont aussi Suisses que les autres, et parfois même plus Suisses que les Suisses. A l'ordre de la loi et de la raison, fondé sur le vécu quotidien, s'oppose l'ordre émotionnel qui leur faire dire qu'ils sont Afghans. En effet, selon l'autre position, dans le sentiment d'identité nationale, il existe quelque chose d'inné, un fil rouge qui relie aux générations antérieures. Cette référence aux ancêtres ne s'efface pas. C'est l'idée que la communauté héréditaire prime sur l'intégration quotidienne. Cette logique a empêché que l'on puisse devenir Suisse comme ça. La naturalisation reste perçue comme un privilège, on ne l'accorde pas administrativement. Mais une autre logique veut que la naturalisation facilitée ne profite pas seulement aux conjoint(e)s de Confédérés, mais aussi aux enfants d'immigrés. La multiplicité des appartenances ne me dérange pas: j'habite à Neuchâtel depuis trente ans, je vote ici, je travaille, j'ai mon réseau d'amis, mais je ne me considère pourtant pas comme Neuchâtelois.

– Avant la Suisse, l'Allemagne de Gerhard Schröder et Joschka Fischer a fait une révolution en donnant automatiquement la nationalité aux enfants d'immigrés huit ans après leur naissance dans le pays. C'était une véritable rupture avec la tradition du droit du sang. La réforme proposée en Suisse introduit-elle des changements d'une profondeur comparable?

– Oui. Il y a une rupture avec une conception de la naturalisation comme récompense, à la discrétion des communes et des cantons, où l'on accorde la nationalité comme un privilège après examen, quelle qu'en soit la forme – des allégements ont déjà été introduits. A la place, on propose un droit réglé de façon administrative. On peut donc parler d'un profond changement de conception.

– Toute l'Europe converge pour faciliter la naturalisation des jeunes immigrés. Pourquoi maintenant?

– En France, en Allemagne ou en Suisse, on dénombre une forte population étrangère intégrée et l'on admet que cette population ne va pas rentrer chez elle et qu'elle possède toutes les caractéristiques des populations autochtones. S'ajoute le fait que l'Europe est exsangue d'un point de vue démographique. Le bon sens est que les immigrés chez nous depuis longtemps, bien adaptés, deviennent des citoyens. Enfin, l'Europe des communications, des migrations, des va-et-vient, où l'autochtonie n'est plus la règle, a favorisé une conception à la fois plus contractuelle, plus pratique, plus concrète de la nationalité, mais aussi mieux adaptée qu'une conception liée au sang et à la succession des générations.

– Comment a évolué l'image des étrangers dans l'opinion helvétique?

– On reconnaît enfin aux étrangers une place importante. On se rend compte que, dans la situation démographique du pays, ils participent largement à notre prospérité. Les étrangers apportent du dynamisme. Dans les arts, la science, l'économie, l'industrie, le sport. Leur apport en termes d'innovation et de production est substantiel et il augmente. Si bien que la présence des étrangers n'est plus remise en question. Mais le réflexe de peur subsiste. Ce sont les groupes pris pour cible qui changent. En 1910, il était déjà question de faciliter la naturalisation. La population visée par les xénophobes était les ouvriers en fabrique et dans les villes. Les résistances étaient déjà motivées par la peur de perdre des valeurs essentielles de la Confédération. Notre peuple de bergers serait débordé par des gens qui n'avaient pas nos racines et qui, en plus, risquaient de voter socialiste! Dans les années 30 et 40, la focalisation négative portait sur les juifs. Puis vint l'époque des initiatives Schwarzenbach, où le groupe stigmatisé était les ressortissants latins. Plus récemment, les immigrés des Balkans ont été vus comme menaçants. Et aujourd'hui ce sont les musulmans. Notez que la perception des étrangers est à géométrie variable. Il y a les bons étrangers, proches de nous, intégrables, qu'on peut admettre en nombre limité. Et les autres, qui servent de repoussoir, qu'on perçoit comme inassimilables et indignes de devenir Suisses.

– Comment contrer l'islamophobie ambiante?

– L'expérience montre que la grande majorité des musulmans, comme d'autres immigrés avant eux, reconnaissent la loi du pays où ils sont domiciliés comme leur loi. Il existe un islam européen, compatible avec la laïcité, avec les institutions démocratiques et républicaines. Les musulmans peuvent être profondément attachés à leur foi, mais aussi adhérents à la Constitution de leur pays de domicile et aux droits de l'homme.

– En quoi la naturalisation d'enfants d'immigrés musulmans serait-elle une menace pour l'identité suisse?

– Les jeunes étrangers musulmans qui seraient au bénéfice de la nouvelle loi sont justement nés en Suisse. Ils grandissent chez nous, leurs amis sont Suisses, ils connaissent nos paysages, nos usages, notre nourriture, ils parlent notre langue, nos dialectes. Rien ne les différencie des jeunes gens de leur âge. Parmi les jeunes étrangers de confession musulmane, je ne constate pas en Suisse de mouvements, même minuscules, qui remettraient en question notre ordre démocratique. J'ai beaucoup plus peur des skinheads, dont certains sont Suisses depuis longtemps et sans discussion, que des musulmans qui vont à la mosquée ou qui sont circoncis selon le rite de leur religion. Qu'il y ait des musulmans – comme il y aurait peut-être d'autres gens de sectes d'origine chrétienne – des musulmans qui placent très haut, très loin l'obéissance à la charia, c'est exact, mais on ne peut pas faire un procès d'intention à des jeunes gens qui sont comme nos fils et nos petits-fils et ont passé par les mêmes apprentissages. Et rappelons que les appartenances sont complexes. Etre musulman, Suisse ou témoin de Jéhovah, ça n'explique pas toute votre personnalité, ça ne comble pas tous vos besoins et ça n'explique pas tous vos comportements et vos attitudes. Vous ne vous confondez ni avec la pratique d'une religion, ni avec l'appartenance à une communauté, ni avec la langue que vous parlez. Les individus ont des facettes multiples, ils font leur choix, ils ont leur libre arbitre. Je suis Vaudois, mais je ne possède en rien une essence de Vaudois qui exclurait toutes les autres. C'est donc une affaire de justice que de permettre à ces jeunes gens de jouir du droit d'avoir les mêmes devoirs que tous les autres citoyens.

– Observez-vous une dérive xénophobe dans la pratique même de la politique en Suisse?

– Il y a surtout un parti, l'UDC, qui utilise des arguments très forts que l'on entend désormais aussi en Suisse romande alors que cette formation n'y était longtemps que peu représentée. L'UDC insiste sur des points réputés sensibles comme la criminalité et l'extrémisme de l'islam politique en faisant des amalgames colossaux. Ce n'est pas parce que Ben Laden organise les attentats contre les Twin Towers à New York qu'il faut voir un terroriste derrière chaque jeune musulman suisse ou candidat à la naturalisation. La bouffée de xénophobie s'alimente des succès de la répression, légitime à mes yeux, du racisme chez ceux qui n'osent plus exprimer autrement leurs frustrations. Le consensus un peu trop angélique contre la xénophobie a contribué à alimenter ces frustrations. La confrontation politique se durcit mais ce constat déborde la seule question des étrangers. On l'observe aussi à propos d'autres domaines tels que le néolibéralisme, les mœurs ou la criminalité.

• A lire: «Devenir suisse», Georg, Genève, 1990. Textes réunis par Pierre Centlivres. Pierre Centlivres, Micheline Centlivres-Demont, Nadja Maillard, Laurence Ossipow: «Une seconde nature: pluralisme, naturalisation et identité», L'Age d'Homme, Lausanne, 1991.

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