Festivals en mémoire

Le mystère allégorique du quidam sans smoking au Festival de Salzbourg

Chaque année depuis 1920, le «Jedermann» de Hoffmannstahl ouvre les Salzburger Festspiele. Tous les mercredis de l’été, notre chroniqueur revient sur quelques grands moments des festivals, en relisant les articles du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne»

Salzbourg est aux festivals ce que la double-crème est à la Gruyère: le fin du fin, une des manifestations les plus prestigieuses du monde – sise en la ville natale, en 1756, du non moins prestigieux Wolfgang Amadeus. Un sanctuaire de la grande musique, de l’opéra, mais aussi du théâtre. Bientôt centenaire, il a vu le jour en 1920, avec une représentation du Jedermann de Hugo von Hoffmannstahl. Depuis, chaque année, il commence traditionnellement, à la fin de juillet, par une représentation de cette même pièce sur le Domplatz. Toujours ausverkauft.

Jedermann, c’est Monsieur Tout-le-Monde, en français, ce qui est tout de même un comble pour l’empire «des robes longues et des smokings» que décrivait le critique dramatique François Truan dans la Gazette de Lausanne du 29 août 1970, à l’occasion du jubilé des Salzburger Festspiele. Ce Jedermann qui, «après avoir montré une dureté inflexible déguisée en morale pseudo-chrétienne, après s’être abandonné aux plaisirs d’ici-bas, reçoit la visite de la Mort et découvre que, seul bagage pour l’au-delà, ses œuvres infirmes et chancelantes devront recevoir l’appui de sa Foi; le Diable lui-même, dès lors, ne peut plus s’emparer de son âme.»

«Naïf comme une moralité, schématique comme une parabole», résume Truan, le spectacle «fascine encore le public réuni sur les gradins de la place du Dôme, public qui, conscient de la gravité de ce qui lui est présenté, n’applaudit pas à la fin». Comme si le bourgeois s’inclinait, mutique devant le destin du quidam.

Du coup, être choisi pour jouer le rôle principal de Jedermann est considéré dans le monde du théâtre comme un honneur dû seulement aux plus grands acteurs, pour passer «allègrement le cap de la vieillesse», dit le critique. Ou le vieillissement de cette dramaturgie, dans laquelle ne s’est encore néanmoins pas résolu «le mystère allégorique» du grand Hoffmannstahl.


Chroniques précédentes

Publicité