Par son attention aux petits faits anodins, aux détails inhabituels, aux rebuts, Freud tenait du détective privé. A Jung, son élève suisse, il écrit: «Tel Sherlock Holmes, c’est en prenant en compte les plus petits indices que j’ai finalement réussi à éclaircir la situation.» Quant à nous, tel le Dr Watson, nous marcherons sur ses traces et considérerons un détail de la vie de Moïse d’une portée dont l’importance a peut-être été sous-estimée (Moïse qui, soit dit en passant, a hanté Freud, au point qu’il baptisa ses premiers enfants de prénoms dont les premières lettres, mises en série, constituent le nom du fondateur de la religion juive: MOSE, soit Mathilde, Oliver, Sophie, Ernest).

Rappel: un oracle alerta le pharaon. Un enfant juif venait de naître qui, plus tard, l’assassinerait. Afin de prévenir cette menace, le pharaon mit à mort tous les nouveau-nés. Pour protéger son fils, la mère du futur Moïse l’abandonna sur le Nil. Le garçon fut recueilli par une illustre baigneuse, la fille du pharaon. Encore enfant, Moïse (qui signifie «sauvé des eaux») joua à proximité du pharaon et lui déroba sa couronne. Perçu comme un affront, le comportement de l’enfant fut puni. Moïse subit une mutilation qui le rendit bègue. Devenu adulte, il fut sensible aux injustices qui frappaient les esclaves juifs. Il assassinera un Egyptien ayant maltraité un esclave, puis s’exilera à Madian. Là-bas, Dieu lui fit signe, l’appela depuis le «buisson-ardent», un buisson qui brûlait sans se consumer. Sa mission consistera à affranchir les juifs. Il retourna alors en Egypte, délivra son peuple, le conduisit au mont Sinaï au sommet duquel il reçut la loi divine – les dix commandements. A son retour, il constata que son peuple adorait un veau d’or. A ce stade de l’histoire, il nous faut relever une bizarrerie de la traduction.

Moïse, rappelons-le, vient d’être en lien avec Dieu. Lorsqu’un lecteur hébraïsant est plongé dans le texte original de l’Exode, il lit: «Moïse resplendissait, rayonnait». Dans la vulgate latine, ou une traduction dérivée, le passage devient: «Moïse avait des cornes»!

S’agit-il d’une grossière erreur de saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin? S’agit-il d’une interprétation tendancieuse? D’un lapsus visant à diaboliser le fondateur du judaïsme (les versions grecque et syriaque parlent, elles aussi, du visage «rayonnant» de Moïse)? En fait, par sa traduction, saint Jérôme a activé une signification latente moins usitée du verbe hébreu qaran (rayonner) en faisant jouer sa racine qèrèn, qui signifie, en effet, «corne».

Bref, il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un lapsus, ou d’une interprétation tendancieuse, mais d’une potentialité de la langue hébraïque activée par la traduction latine qui complexifie la figure de Moïse, et donnera lieu à toute une tradition artistique (avec, par exemple, la statue de Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome, réalisée par Michel-Ange).

Les mots, en effet, ont plusieurs sens susceptibles d’abriter en contrebande des significations surprenantes, voire inconscientes. Lorsque le héros de Proust, Swann, par exemple, déplore avoir perdu sa vie avec «une femme qui n’était pas son genre», ne dit-il pas deux choses? Le mot «genre» ne doit-il pas être entendu au double sens du «style» et du «genre grammatical»? A savoir: il aurait perdu sa vie pour «une femme avec laquelle il n’avait pas d’affinité» et «une femme qui n’était pas un homme»! Ce qui pose la question de son narcissisme, de son homophilie, etc.

Bref, en réveillant une signification latente du mot hébreu qaran, non directement perceptible en hébreu, la traduction de saint Jérôme produit un effet de surprise et de révélation. Soutenir que Moïse ne se contente pas de rayonner, mais qu’il porte des cornes, ouvre un champ miné dont il nous faut dire quelques mots.

Dans le texte, en l’absence de Moïse, les juifs idolâtrent un veau d’or, plus précisément un «petit taureau» d’or, passant outre l’interdit de produire une image de Dieu. En présentant Moïse affublé de cornes, du même attribut que le petit taureau d’or, le texte place Moïse dans une position voisine, audacieuse et transgressive, à l’image d’une idole surhumaine qui appelle la dévotion.

Outre cette possible transgression, les cornes de Moïse n’ont-elles pas aussi une connotation plus trouble, plus maligne? A l’origine, les cornes, symbole de puissance, étaient déjà associées à la figure du fils d’Hermès, le dieu Pan, une figure du mal, avant d’apparaître, dans une tradition iconographique plus tardive, comme un attribut diabolique.

Ici, la figure du prophète se complexifie, condense la pulsion et la répulsion, le désir et la loi. Un peu à l’image de certains surmoi qui puisent leur force dans des sources agressives retournées sur les sujets eux-mêmes: des sujets devenus enclume et marteau, ange parce que démon. Avec une tension indépassable, source de grandeur et de tourments.

«Il en est de l’homme comme de l’arbre, disait Nietzsche. Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, – dans le mal.» Au sujet des sources immorales de la morale, Freud complète: «C’est précisément l’accent mis sur le commandement «Tu ne tueras point» qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore.»

Dans un article de 1914 consacré à la statue de Moïse de Michel-Ange, en vrai détective, Freud commente la position du bras du prophète, le retournement des Tables de la loi, d’autres indices, et analyse l’effet suscité par cette œuvre. Selon lui, l’effet saisissant produit par cette sculpture tient à la fureur domptée de Moïse, à sa passion maîtrisée et à son renoncement à la vengeance. La force de cette statue naîtrait de la tension entre le feu interne du prophète et son calme apparent. Dans cette logique, nous voudrions ajouter une nouvelle pièce au dossier, en complétant l’enquête freudienne par un indice décisif: les cornes du prophète. Avec ce signe, l’effet de contraste est encore amplifié: dans cette sculpture, un courant souterrain, maléfique, sauvage est coulé dans une forme classique qui le dépasse et l’illumine. Cette sculpture condense et illustre l’immoralité qui travaille secrètement toute morale. Elle constitue une sorte de chimère improbable, le mariage de Kant avec Sade. Voilà peut-être l’une des clés de son mystère, l’un des ressorts de son pouvoir de fascination.

S’agit-il d’une traduction tendancieuse de ce passage de l’«Exode»? Ou de l’aveu d’un aspect sombre du prophète?

PsychanalysteA lire aussi: Thomas Römer, «Les cornes de Moïse. Faire entrer la Bible dans l’histoire», Fayard, coll. Leçons inaugurales du Collège de France, 2009, 68 p.

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