L’avis de l’expert

Mystère du crash du MH17 en Ukraine: le professeur André Liebich enquête

Professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, André Liebich enquête sur la catastrophe du vol civil de la compagnie nationale malaisienne au-dessus de l’Ukraine. Saura-t-on jamais qui a tiré le missile fatal? Pistes et hypothèses

Le mystère du crash du MH17

On a du mal à se retrouver dans la question de responsabilité pour l’abattement tragique, au-dessus de l’Ukraine orientale, de l’avion civil de la ligne nationale malaisienne qui transportait près de 300 passagers, dont la moitié de Néerlandais.

Les Etats-Unis et la Russie s’empressent de blâmer les protégés de l’autre, avant même que la moindre enquête n’établisse les faits. En gros, deux thèses s’affrontent: celle de l’accident et celle de la provocation. Aucune de ces deux thèses n’inculpe sans équivoque l’une ou l’autre des parties en cause, les rebelles pro-russes ou le gouvernement ukrainien pro-occidental. Toutefois, la thèse de l’accident rend plus plausible la responsabilité des rebelles, tandis que celle de la provocation pointe du doigt le gouvernement ukrainien.

Comme on l’a vu dans un autre cas récent qui concerne aussi un avion malaisien, perdu quelque part en Asie du Sud depuis plus de cinq mois, la technologie la plus moderne qui devrait rendre tout transparent n’arrive pas à nous donner les réponses aux questions les plus fondamentales, et encore faut-il que les données produites par cette technologie soient mises à la disposition du grand public.

La thèse de l’accident se décline ainsi: les rebelles, ayant récemment déjà abattu plusieurs avions militaires ukrainiens, auraient tiré sur un autre appareil qui s’est avéré être l’avion malaisien. Un de leurs dirigeants se serait d’abord félicité sur Twitter, avant de retirer ce message quand il s’est aperçu de l’erreur. Une conversation enregistrée entre un commandant rebelle et un agent russe aurait exprimé le même désarroi. C’est la thèse actuellement défendue à Washington, qui souligne la responsabilité de la Russie pour avoir créé les conditions dans lesquelles une telle tragédie a pu avoir lieu, en apportant son soutien militaire et son encouragement aux rebelles.

La thèse reste fragile. Selon la plupart de sources, les rebelles ne possèdent pas ou, selon une variante, ne possèdent pas en état opérationnel le type de missile supposément utilisé contre l’avion malaisien. Ce n’est que ce missile, un SA-11 ou Buk, qui aurait été capable d’atteindre l’avion qui volait à peu près à dix mille mètres d’altitude. Les avions militaires ukrainiens abattus par les rebelles volaient bien plus bas dans le ciel. La vantardise sur Twitter reflète la confusion qui règne dans le camp rebelle et l’authenticité de la conversation enregistrée demeure contestable. Selon certains experts, la conversation, diffusée sur YouTube par les autorités de Kiev, était enregistrée avant que la tragédie ait eu lieu; les interlocuteurs, bien que nommés, sont inconnus et même le langage est ambigu. La langue russe faisant l’économie des pronoms et se limitant à une seule forme plurielle du passé, le terme utilisé peut signifier autant «ils ont détruit» que «nous avons détruit».

Par ailleurs, l’utilisation du système Buk requiert une expertise technique que les rebelles ne détiennent sûrement pas. C’est ainsi que l’ambassadrice américaine à l’ONU a accusé les rebelles d’avoir tiré le missile fatidique avec l’aide des conseillers russes. Certaines autorités, ukrainiennes mais surtout américaines, maintiennent aussi que récemment, la Russie a transféré une quantité importante d’armements à travers la frontière, y compris une batterie Buk, mais d’autres sources, américaines également officielles, démentent cette affirmation. Les images satellites pertinentes ne sont pas accessibles.

Et si c’était l’armée ukrainienne qui avait tiré le missile par accident? Cette hypothèse est difficilement soutenable. D’abord, comme leurs adversaires ne possèdent pas d’armée de l’air, l’armée n’a pas à craindre une attaque aérienne. Tout au plus aurait-elle pu penser que l’engin inconnu qui volait au-dessus d’eux était un avion de reconnaissance russe.

Certes, un accident en cours d’entraînement aurait pu se produire, mais il est improbable. A partir d’ici, on tombe dans les théories de plus en plus sombres qui nous engagent dans la direction de la thèse de la provocation. Le tragique incident a eu lieu au-dessus d’une zone de guerre, apparemment évitée par la plupart des vols civils. Pourquoi l’avion malaisien aurait-il choisi cette route?

La réponse se retrouve peut-être dans les boîtes noires de l’avion et aussi dans les enregistrements de l’échange entre le pilote et la tour de contrôle responsable, celle de Kiev. Pour le moment, les boîtes noires, à peine retrouvées, font déjà l’objet de soupçons de manipulation et les enregistrements de Kiev n’ont pas été divulgués. Par contre, Moscou a publié des images satellite qui montrent au moins un avion de combat ukrainien qui accompagne le vol malaisien. Cette information, un des rares faits documentés dans cette histoire, se prête à des interprétations différentes.

Selon certains porte-parole ukrainiens, depuis la crise de Crimée au mois de mars, tous les vols civils au-dessus de l’Ukraine se font accompagner par les avions militaires. Connaissant la capacité limitée des forces armées ukrainiennes, cette affirmation est peu convaincante. Dans le cas qui nous intéresse, toutefois, un avion ukrainien semble avoir été bien présent à côté du vol malaisien. Est-ce que c’est à sa demande que le pilote aurait emprunté une route dangereuse? Est-ce que l’avion ukrainien cherchait à se cacher derrière un vol civil ou à défier les rebelles? Ou bien, et ceci est la plus diabolique des hypothèses, est-ce que la spéculation sur l’origine des missiles Buk est à écarter pour faire place à l’argument selon lequel l’avion malaisien a été abattu froidement par les tirs depuis l’avion ukrainien? L’étude des débris du MH17 pourrait confirmer ou infirmer cette thèse choquante, avancée supposément par un observateur canadien de l’OSCE, mais les deux parties continuent de se battre près du lieu du drame, rendant impossible une expertise sérieuse.

Dans un monde parfait, on trouverait des réponses à toutes ces questions, par le biais de la technologie et par l’interrogation de tous les preneurs de décision. Mais le monde étant tout sauf parfait, le voile sur les événements reste opaque et les accusations continuent de suivre la voie des thèses préconçues. La bataille se fait au niveau des réseaux sociaux, qui s’avèrent une source peu fiable. En Ukraine, un site «stop fake» (www.stopfake.org/en) est entièrement dévoué à réfuter les informations russes. Mais les rumeurs ont la peau dure. Ne mentionnons que celle qui affirme que certaines images satellite, non divulguées, prises par les Américains, montrent que l’unité responsable pour l’abattement de l’avion portait des uniformes ukrainiens. Peu importe, on fait valoir à Washington qu’il s’agit de déserteurs de l’armée ukrainienne qui avait rejoint les rebelles.

Nietzsche écrit: «Et si la vérité était une femme?» Abstraction faite du caractère désuet et franchement machiste de la citation, Nietzsche cherche à nous convaincre que la vérité est fuyante. La difficulté d’établir la vérité sur la tragédie de l’avion malaisien ne fait que renforcer cette affirmation.

Professeur honoraire à l’IHEID, Genève. La première version de cet article a été publiée dans «Nasha Gazeta» du 5 août.

L’armée ukrainienne et les séparatistes continuent de se battre près du lieu du drame, rendant impossible une expertise sérieuse

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