il était une fois

Le mythe de Munich, ses Hitler et ses «leçons»

A l’approche d’un éventuel dénouement de la crise avec l’Iran, les opposants à un accord se saisissent d’un symbole de l’histoire

Il était une fois

Ç a ne pouvait pas manquer: la perspective d’un dénouement possible dans la négociation sur le nucléaire iranien relance le «mythe de Munich», l’outil à tout faire de la politique internationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pour rappel: en 1938, à Munich, le Français Edouard Daladier et le Britannique Neville Chamberlain signaient avec Hitler et Mussolini un accord permettant à l’Allemagne d’annexer les régions de Tchécoslovaquie peuplées d’Allemands. Destiné à «apaiser» le dictateur nazi et à repousser la guerre, il mettait fin à la première République tchécoslovaque, dont la France était pourtant garante.

Encore traumatisée par les horreurs de la Première Guerre mondiale, l’opinion saluait le compromis de Munich dans la liesse. Les «anti-munichois» étaient peu nombreux et dispersés. A Paris, le socialiste Léon Blum s’avouait «partagé entre le soulagement et la honte». A Londres, Winston Churchill lançait sa formule fameuse: «Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur et ils auront la guerre.»

Loin d’être «apaisé», Hitler interpréta en effet l’accord comme une faiblesse des démocraties, confortant son projet d’agression. La catastrophe militaire et humaine qui s’ensuivit a fait de Munich la faute politique par excellence. Une génération entière s’est trouvée humiliée, culpabilisée. Rien n’était pire que d’avoir été «munichois». Toute une classe politique allait devoir apprendre la «leçon de Munich», bientôt scellée comme vérité d’évangile: négociation + concessions = catastrophe.

Cette «leçon» inspire encore au­jour­d’hui les opposants à un accord avec Téhéran. Pour le gouvernement hébreu, Israël est la Tchécoslovaquie, Genève est Munich, les ministres du groupe des cinq des Chamberlain et Daladier. L’antienne est reprise aux Etats-Unis: le républicain Mark Kirk compare Barack Obama à Neville Chamberlain, tandis que son collègue John McCain condamne les concessions faites à l’Iran comme la tromperie pacifiste qui mènera à la guerre. Dans la blogosphère, «munichois» et «anti-munichois» rejouent l’argument à plaisir.

Pourquoi, parmi les nombreuses fautes commises dans les années 1930 – l’acceptation par les démocraties du réarmement nazi de la Rhénanie, leur lâchage de la République espagnole, le pacte germano-soviétique –, celle de Munich est-elle devenue la mère de toutes les fautes, passées, présentes et à venir?

C’est que Munich, dit le politologue David Chuter, a les caractéristiques didactiques des mythes: l’erreur qui conduit à la punition, le schéma évident de cause à effet, universellement acceptable. Dépouillé de sa complexité historique, rendu à sa simplicité la plus extrême, l’accord peut faire œuvre de leçon: «Munich enseigne que…» Suivent les recommandations appropriées.

Le mythe de Munich a aussi un livre, le Mein Kampf d’Hitler, lu après coup comme le programme de ce qui allait se passer mais qui n’a pas été pris au sérieux. Moralité: il faut toujours croire aux projets des dictateurs et s’abstenir de négocier avec les dictateurs.

Le raisonnement a servi de justification à l’expédition franco-britannique en Egypte en 1956 après que Nasser eut nationalisé le canal de Suez. Paris et Londres croyaient que le geste du raïs, le «nouvel Hitler», marquait le début d’une visée de domination de toute l’Afrique du Nord. Son livre, La philosophie de la révolution, était le Mein Kampf de l’époque, et les coupables de Munich, si désireux d’expier leur faute, sauraient cette fois-ci y découvrir toute la portée du mal.

En 1971, près de vingt ans après le fiasco, Harold Macmillan écrivait encore que Nasser «était déterminé à poursuivre une politique d’agression sur le modèle dont nous avions une trop récente et pénible expérience». L’ancien ministre britannique n’avait même pas besoin de nommer Munich, son auditoire comprenait.

Les mythes sont des outils de dépannage. Ils servent à compenser un manque de méthode critique dans l’examen des situations et des arguments. Celui de Munich a appuyé la guerre du Vietnam, le secrétaire d’Etat Dean Rusk faisant un parallèle entre les agressions non stoppées à temps de la Seconde Guerre mondiale et l’agression chinoise qu’il fallait empêcher de dégénérer en un conflit général; il a habité la guerre du Golfe, en 1990, George Bush cherchant à faire respecter le principe de non-agression par analogie avec l’échec de l’apaisement dans les années 1930. On l’a retrouvé lors de l’invasion russe de l’Afghanistan, comparé à la Tchécoslovaquie de 1938. Il était présent dans la guerre des Malouines, toute «faiblesse» britannique comportant la fatalité d’une chaîne d’agressions territoriales en Amérique latine et jusqu’à une menace pour Gibraltar et Hongkong.

La faute de Munich est un fait, ses «leçons» ne sont que des symboles, appliquées à des situations étrangères à l’acte original. Le vrai Hitler de l’histoire a donné naissance à des simulacres improbables et nombreux, fabriqués au fur et à mesure des besoins. Comme l’écrivait feu le comte Alexandre de Marenches, ancien chef du contre-espionnage français, à la fin des années 1980: «Dans les années 1930, les démocraties, molles et couardes, ont laissé Hitler grandir et grandir encore; nous faisons la même chose, laissant les nouveaux Hitler grandir et grandir. Au lieu d’anticiper, nous attendons le dernier moment, quand l’épée est sur nous.» De Marenches plaidait pour une intervention contre Kadhafi et les ayatollahs iraniens. Il les déguisait en Hitler pour intimider les «munichois» non repentis.

Aujourd’hui, au théâtre de Munich, le carnaval continue.

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