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les mythes, contes et légendes nourrissent notre présent
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Perspective

Ces mythes, contes et légendes qui nous projettent aujourd’hui dans les fantasmes du passé

Que révèle l’omniprésence des mythes, contes et légendes dans les arts et les médias sur notre attitude envers le futur?

Alors que la série «Game of Thrones» triomphait lors de la soirée de remise des Emmys à Los Angeles le 18 septembre dernier, Van Cleef & Arpels présentait au même moment place Vendôme à Paris une collection de haute joaillerie inspirée par le mythe de l’Arche de Noé. Dans des petites vitrines encastrées dans les murs, chacune des 60 créations, d’extraordinaires broches représentant des couples d’animaux inspirés par une peinture de Jan Breughel l’Ancien au Musée Getty de Los Angeles créaient une atmosphère paradisiaque lorsque rompant cette harmonie, un coup de tonnerre retentissait, marquant le départ de l’arche suspendue dans les airs sur les flots déchaînés.

Les arts décoratifs en disent beaucoup sur nos idéaux

Si la collection de haute joaillerie n’était pas directement liée au mythe biblique comme le souligne la Maison, il est certain que la mise en scène de Robert Wilson repositionnait les bijoux dans le cadre d’un éden primordial perturbé par la colère des éléments, une composante essentielle de l’Arche de la Bible.

Les styles choisis pour se parer, s’habiller, se meubler, ou aménager l’espace ont toujours été porteurs de sens, en représentant les idéaux d’une société à un moment donné.

Les arts décoratifs en disent aussi beaucoup sur la politique

Au cours des siècles, les arts décoratifs ont été porteurs de modèle politique tel que le style Empire à la gloire des vertus antiques incarnées par Napoléon, ou témoins des espoirs qu’une société met dans le futur. Dans les années 30, l’Art déco moderniste, ancêtre du design contemporain, traduisait l’espoir d’un monde meilleur dont la modernité s’exprimait au travers d’objets exaltant le progrès, la vitesse, et la mécanisation supposée libératrice des temps modernes. La Seconde Guerre mondiale mit un point final à ces espoirs tragiquement déçus.

De même, dans les années 50, les formes vitales autour de la structure de l’atome envahirent les arts décoratifs américains, donnant lieu au «style atomique» dont les pendules de George Nelson, encore éditées aujourd’hui, sont un bel exemple. L’âge atomique fascinait autant qu’il effrayait.

Bref, les arts décoratifs sont un miroir

Aussi, en quoi les mythes sur lesquels sont bâties les aventures épiques de «Game of Thrones» ou une collection de haute joaillerie sont-ils représentatifs de l’air du temps dans nos sociétés occidentales? Comment cet imaginaire de contes et légendes nous renseigne-t-il sur notre attitude envers le présent, et accessoirement le futur?

Tout comme les médias, les arts décoratifs sont de formidables miroirs. Ils saisissent l’immatériel et l’expriment de manière subliminale dans notre quotidien. Il est probable que les sociologues de demain regarderont avec attention les programmes de télévision ainsi que les catalogues IKEA pour y décrypter notre inconscient collectif.

Un miroir, partout dans le monde

Le rôle omniprésent des mythes dans le monde contemporain n’est pas limité à l’Occident. L’Asie semble elle aussi baigner dans la même soif d’imaginaire pour des mondes d’avant surréels et rêvés.

Ainsi, l’une des plus populaires séries de la télévision chinoise de ces dernières années, «Scarlet Heart» («Bubu Jingxin»), faisait un savant télescopage entre la vie d’une entreprise dans le Pékin contemporain et la Cité interdite sous le règne de Kangxi, prestigieux empereur de la dynastie Qing au XVIIe siècle.

Dans l’univers de la haute joaillerie, Wallace Chan, Chinois basé à Hongkong, s’inspire de mythes et créatures légendaires chinoises telle que l’apsara. Wallace Chan est particulièrement intéressant en combinant une extrême innovation technique (par exemple avec l’usage du titane en haute joaillerie) avec des thèmes traditionnels telle qu’une déesse grecque sculptée en trois dimensions à l’intérieur d’une énorme pierre semi-précieuse.

Réenchanter le monde

Alors que Paris célèbre Magritte au Centre Pompidou, les œuvres des artistes surréalistes n’ont jamais connu une telle popularité sur le marché de l’art. Christie’s organise désormais des ventes dédiées aux œuvres des surréalistes en parallèle de ses ventes prestigieuses de peintures impressionnistes et modernes à Londres. Ces ventes qui remportent un franc succès attirent aussi bien des collectionneurs occidentaux que, depuis quelques années, des acheteurs asiatiques.

Faut-il s’étonner dès lors de l’importance de mythes dans un nombre toujours croissant de domaines liés à la création: luxe, médias, jeux vidéo, marché de l’art…? La part d’ineffable que portent les mythes enchante le quotidien des hommes depuis la nuit des temps.

Leur version contemporaine ne s’exprime pas par des projections futuristes anticipant les joies sans fin dues aux progrès des sciences et techniques mais plutôt par une vision de mondes imaginaires fantasmés et ancrés dans le passé. Comme l’explique le grand psychiatre suisse Carl G. Jung (1875-1961) dans son ouvrage «L’Homme et ses symboles»: «Chaque société a son idée d’un paradis archétypal ou d’un âge d’or».

L’escapisme nous guette-t-il?

A l’heure de l’intelligence artificielle et du réchauffement climatique, faut-il y voir une forme d’escapisme? La réalité est probablement plus nuancée. Rêver fait partie intégrante de la condition humaine. Un monde sans rêve n’est pas humain, que ce soit le rêve d’un paradis originel ou celui d’horizons lointains perdus dans le temps.

Les innovations technologiques majeures que nous promet le monde de demain et qui sont susceptibles d’affecter le quotidien de milliards d’individus pourront-elles réussir si elles ignorent cette dimension fondamentale de la psyché humaine?

Plus prosaïquement, comme le montre «Game of Thrones», l’imaginaire est vendeur. Les acteurs économiques qui l’ont compris et s’attachent à enchanter le réel autour de leurs produits sont déjà les gagnants.


Dr Patrick Lecomte, Senior Research Fellow, ESSEC Business School, Asia Pacific, Singapour

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