N’abandonnons pas l’histoire aux populistes

En cet an de grâce électorale nationale 2015, l’histoire suisse est au centre de la scène politique, avec toute une série de commémorations qui mobilisent les historiens quant à l’interprétation des faits, la justesse des dates et les leçons à en tirer. Laissons ces débats aux spécialistes du passé et célébrons avec fierté ces événements qui ont forgé l’âme et les valeurs de notre pays!

Mais comme patriotes, soyons aussi interpellés quand ces références historiques sont récupérées à des fins partisanes. Car fausser le sens des valeurs d’un pays peut peser lourd dans l’exercice des droits démocratiques et des choix de société qui en résultent. C’est le fait des courants politiques, souvent «incarnés dans une figure charismatique et soutenus par un parti acquis à ce corpus idéologique» (cf. le populisme selon Wikipedia, NDA) qui, au nom de cette même histoire, font appel aux intérêts du peuple en les opposant aux intérêts de la «classe politique». Ce serait donc une faute politique que d’abandonner le terrain de l’histoire aux «populistes»: on finit par en payer le plein prix dans les urnes.

Les partis nationalistes ont toujours été aux premières loges de la scène historique, invoquant les mythes fondateurs d’une Suisse farouchement neutre et indépendante face aux juges et baillis étrangers, face à la menace extérieure. Cette stratégie est sans surprise. Elle est d’autant plus profitable à ses auteurs que les grands partis traditionnels semblent avoir abandonné le combat de l’objectivité historique: on n’y entend à peine leur voix. Ce manque d’enthousiasme, et même de courage, est explicable: tout bon Suisse s’identifie aux valeurs fondatrices puisées dans le texte du Pacte fédéral de 1291 et rares sont celles et ceux qui osent prendre le risque d’être désignés comme «traître à la patrie».

Il en résulte une lecture réductrice des valeurs fondatrices de la Suisse, qui tient très peu compte de l’histoire nationale vivante, crédible et rassembleuse de notre pays, qui jusqu’en 1848 a réuni 26 cantons disparates et depuis cette date jusqu’à nos jours, a permis de les organiser en un pays équilibré et prospère au bilan politique, économique et cultuel très enviable.

Il y a eu le temps de la survie, celui des valeurs fondatrices d’une Suisse du repli, en sursis permanent. Et il y a le temps du progrès, celui des valeurs d’ouverture, sur les autres cantons, sur les minorités linguistiques et religieuses, sur l’Europe et le monde. Ces valeurs ne se contredisent pas. Ce sont les mêmes qui, dans des contextes fondamentalement différents, résonnent et rayonnent de manière distincte. Elles ont façonné notre identité, permettant notre avenir tout en constituant notre histoire. Elles nous appartiennent à tous et chacun a le droit de s’en prévaloir.

Mais qui raconte cette histoire-là? Qui en revendique et en assume l’héritage politique? Laisser ce terrain en jachère, c’est le livrer en pâture à des forces manipulatrices. Il est dès lors urgent de reconquérir ce domaine, par ailleurs également trop délaissé par notre instruction publique et nos médias, malgré quelques efforts louables. La SSR a par exemple permis en 2013 de découvrir une partie de l’histoire suisse et quelques-unes de ses grandes figures à travers quatre films et six portraits. Une initiative bienvenue qui sera poursuivie.

Il appartient cependant prioritairement à la politique de réapprendre à corréler ses projets et ses visions à la réalité historique du pays et à communiquer en conséquence. A cet égard et sans minimiser les apports socialistes et agrariens, les partis historiques, d’abord le PLR rejoint par le PDC, forgerons de la Suisse moderne, ont une responsabilité particulière dans cet effort de mise en perspective historique des enjeux d’aujourd’hui dans la fidélité aux valeurs intrinsèques du pays.

Et j’en reviens à mon vieux delenda Carthago est: la somme des convictions qui unit ces deux partis est aujourd’hui plus grande que la somme de différences qui les divisent. Pour répondre aux défis de notre société moderne et permettre de faire face de manière constructive à un environnement géopolitique et économique en mutation constante, non seulement ils doivent se réapproprier l’histoire de ce pays, mais également continuer à l’incarner en écrivant ensemble celle d’aujourd’hui et de demain. Ils sauront ainsi mieux la raconter. Et le peuple recommencera à les écouter.

Fausser le sens des valeurs d’un pays peut peser lourd dans l’exercice des droits démocratiques