On est fier quand un compatriote ne réussit pas seulement en Suisse – personne n'est prophète en son pays –, mais aussi à l'étranger. Tinguely, Chevrolet, Frisch ou dernièrement le dessinateur Zepp et son héros Titeuf ont tous contribué – avec bien d'autres car nous sommes un petit peuple créatif! – à la réputation de la Suisse dans le monde.

Mais il est pénible qu'un fils ou une fille du pays trébuche hors frontière. On est déconcerté, on a du mal à l'admettre. Qu'une de nos vedettes ne plaise pas au public international et nous mettons en question le goût des autres. Et chaque fois qu'un compatriote est arrêté par la justice, disons brésilienne ou thaïlandaise, nous inclinons à nier que le brave Suisse ait pu commettre un crime, c'est sans doute la justice dudit pays qui se trompe. Cette habitude n'est pas très intelligente mais très patriotique.

Il est difficile de prétendre que notre voisin, l'Allemagne, ne soit pas un Etat de droit. Et contrairement aux Etats-Unis dont la conception juridique est étrangère à la philosophie européenne – ne parlons même pas de la peine de mort –, on peut difficilement mettre en doute la justice allemande.

Néanmoins, c'est exactement ce qu'a fait la semaine dernière l'un des présidents-directeurs généraux les plus influents. Le premier jour du procès dont il est l'un des principaux accusés, Josef Ackermann a fait comme si toute la procédure ne le concernait pas et s'il tenait son acquittement pour acquis. Il n'arborait pas son sourire habituel de «sunnyboy», mais un ricanement méprisant devant les caméras, accompagné du «V» de la victoire. Et il en rajoutait: «L'Allemagne est le seul pays, où les gens qui créent de la valeur se retrouvent devant les tribunaux», a-t-il déclaré, sans se rendre compte du double sens de cette remarque quand elle vient d'un homme qui a surtout créé de la valeur, des dizaines millions, pour lui-même et les siens. Le procès de Düsseldorf porte exactement sur ce point.

Tout cela ne nous regarderait pas si Joseph Ackermann n'était pas un compatriote, originaire du canton de Saint-Gall et qui a commencé sa carrière dans la haute finance à Zurich. Alors touché!

Il n'est pas étonnant que la presse et le public allemands n'apprécient guère l'attitude et les déclarations du dirigeant de sa plus grande banque, la Deutsche Bank. «Qu'y a-t-il de si drôle?» demande le tabloïd Bild, tandis que la Süddeutsche Zeitung fustige «l'arrogance du pouvoir».

Non, cet homme, malgré tous ses succès et tout son pouvoir, ne fait pas honneur à sa patrie. En se démasquant, il démontre plutôt que «ceux en haut comme lui ne vivent dans la même galaxie que nous en bas» (Süddeutsche). Et que même un Suisse peut ne pas être de la même planète que nous autres Confédérés.

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