La consommation totale de télévision en Suisse est stable depuis plusieurs années. Ce qui change, c'est l'impact des émissions. Il est moins grand et surtout moins évident qu'auparavant. Rarement un programme nourrit des discussions dans les cafétérias ou bistros. Depuis la multiplication des chaînes, chacun regarde autre chose, il manque donc une expérience commune à discuter.

Jadis, une bonne émission de Kassensturz, destinée aux consommateurs, ou une Arena controversée de la télévision suisse alémanique déclenchaient des débats et même des articles dans les journaux. Aujourd'hui cela n'arrive guère. Une exception est le film documentaire Les Blocher, du réalisateur Roland Huber, qui a provoqué un de ces rares débats. Plusieurs commentateurs ont trouvé ce film trop gentil, idyllique et marqué par l'adoration. On a même entendu qu'il était inadmissible pour une chaîne publique de le diffuser.

Je ne pense pas que ces reproches soient justifiés. Il est par contre vrai que le film donne un vaste espace à Christoph et Silvia Blocher pour se présenter eux-mêmes. Le réalisateur pose peu de questions et ne donne surtout pas de réponses, d'interprétations ou d'analyses. Justement, grâce à cette retenue du journaliste, le documentaire en devient éclairant. Comme la plupart de gens avec une auto-estimation élevée, avec un brin d'arrogance et avec un regard hautain sur les autres, M. et Mme Blocher sont tombés dans le piège de l'autoprésentation. Le couple a probablement plus dévoilé qu'il ne le voulait. Mais cela ne fonctionne qu'avec un public ayant le sens des subtilités, remarquant que, pour la première fois en Suisse, la femme d'un Conseiller fédéral revendique véritablement un rôle politique à elle – on dirait une Hillary Blocher.

Les admirateurs de Blocher sont sûrement ravis de la façon dont il s'est présenté. Ses adversaires, par contre, regrettent l'absence d'une dose minimale de questions dures et de remise en place de ce qui a été dit. Néanmoins, la télévision a fait ce que la télévision peut faire: donner la parole aux acteurs et observer minutieusement comment ils se comportent dans la mise en scène. L'analyse, la synthèse, l'interprétation, le raisonnement – tout cela n'appartient pas au monde télévisuel et reste le domaine de la radio et surtout de la presse. N'exigeons pas de la télé – qui est et restera avant tout un médium de divertissement (au point que quelques experts conseillent qu'elle se retire complètement de l'information) – des choses qui ne sont pas les siennes. Admettons que bien que le petit écran ne rende pas bête, il ne peut pas rendre intelligent non plus. Et jugeons le film sur les Blocher conformément – avec ses mérites certains et avec ses lacunes dues aux limitations du médium.

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