Les différends au sein du Conseil fédéral sont moins surprenants que la manière dont on en parle. Le Blick parle d'un ministre qui «disjoncte», le Tages-Anzeiger de Zurich voit «une querelle ouverte au sein du gouvernement», la SonntagsZeitung évoque une «provocation», tandis que la NZZ am Sonntag parle – comme bien d'autres chroniqueurs – d'un esclandre, d'intrigues et de déraillements. La presse romande n'est guère plus réservée; Le Matin parle même d'une véritable «crise gouvernementale».

Certes, l'ambiance n'est pas de tout repos au gouvernement. Il est vrai qu'un des deux nouveaux venus, Christoph Blocher, a bien du mal à s'intégrer au collège (tandis qu'il reçoit de bonnes notes par rapport à sa devancière Ruth Metzler en ce qui concerne la direction de son département).

Mais regardons au-delà de la Berne fédérale: dans quel gouvernement trouvons-nous l'harmonie que nous regrettons tant dans le nôtre? N'avons-nous pas appris que les ministres israéliens échangent parfois même des gifles? L'atmosphère aux Etats-Unis entre Colin Powell et Donald Rumsfeld n'est-elle pas glaciale? Et à Paris, à Londres, à Berlin – nulle part on ne se trouve paisiblement en famille. Sauf qu'on est en famille: les gouvernements dans la plupart de ces pays se composent uniquement de ministres d'un ou de deux partis. Contrairement à la situation helvétique, où quatre partis avec des positions totalement opposées forment l'exécutif.

Evidemment nous avons été gâtés avec notre capitale où toute la tradition politique était opposée jusqu'ici aux conflits violents, où le rythme de la ville et de ses habitants encourageait la tranquillité. Nous oublions que la collégialité tant louée maintenant qu'elle manque, a longtemps été due au fait qu'un seul parti, les radicaux, a dirigé le pays, suivi pendant des décennies d'une cohabitation bourgeoise radicale-catholique. La gauche est entrée tard au sérail bernois et ce n'est que récemment qu'une droite nationale-populiste s'est développée. De plus l'environnement sociopolitique a été d'autant plus favorable aux compromis et au consensus que Berne devait surtout administrer une prospérité toujours croissante après la Deuxième Guerre mondiale.

Cette époque est finie, peut-être pour toujours. Notre gouvernement ne peut plus se comporter comme un groupe de «fonctionnaires-en-chef», mais doit commencer à gouverner, imposer des coupes, arbitrer et décider. Comment cela pourrait ne pas se traduire par un durcissement du ton, des débats, des comportements?

C'est ce qui est arrivé à Berne, irritant le sens consensuel des Suisses. Mais, hélas, ces conflits, parfois bruyants, sont inévitables. Prenons l'habitude de les percevoir non plus comme des crises d'Etat, mais comme des événements normaux. Et gardons notre sang-froid à la prochaine engueulade. Elle arrivera sans aucun doute.

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