Encore quelques semaines de soleil – espérons-le! – et d'oisiveté… et nous serons à l'apogée de notre vie politique. Nous élirons notre parlement fédéral. Un droit et un devoir. Hélas beaucoup d'entre nous ne veulent pas en convenir.

Relisant les baromètres pré-électoraux de la SSR, ce qui me frappe, ce n'est ni le soutien pour tel ou tel parti, ni la popularité de tel ou tel politicien. Non, ce que je comprends mal, c'est comment plus d'une personne interrogée sur quatre choisit la réponse: «Je ne connais pas cette personne», quand il s'agit de juger Christiane Brunner, Philipp Stähelin, Christiane Langenberger ou Ueli Maurer.

Et cette ignorance n'est pas un trait uniquement ou typiquement helvétique. Dans ses classements des politiciens allemands, le magazine Spiegel trouve toujours un sondé sur quatre qui n'a jamais entendu parler d'Angela Merkel, la cheffe de l'opposition, et un Allemand sur dix ne connaît pas son chancelier. Comme d'ailleurs George Bush est un inconnu pour des millions d'Américains – sans même compter les bébés, les enfants et les personnes mentalement handicapées.

Je me demande qui, parmi mon cercle de relations, ignore l'existence des politiciens même les plus médiatisés. Ils doivent bien vivre parmi nous, ces ignorants; des gens qui vivent probablement tout à fait normalement, bien qu'ils soient hors de notre démocratie. Doit-on le regretter? Ou peut-on accepter que la démocratie n'ait pas besoin de chacun? Que la partie de la population intéressée, même minoritaire, suffit? Et que le reste, qui ne participe pas aux décisions politiques, délègue son pouvoir à une minorité engagée, en espérant au moins qu'elle soit éclairée? En tout cas, voici une attitude volontairement assujettie.

Chez nous, presque tout le monde se déclare en principe fier de la démocratie. Mais il s'agit d'une fierté gratuite. On constate un absentéisme croissant aux votations et aux élections, le refus de centaines de milliers de concitoyens de s'informer sur les affaires de notre société et d'investir beaucoup de leur temps précieux pour se tenir au courant, pour se forger une opinion, pour être à la hauteur de la démocratie et digne d'elle.

On a souvent parlé pendant les années de folle croissance des exploits boursiers de «forces obscures», des manipulateurs de la finance internationale qui nous volent notre démocratie; on devrait revenir à un constat moins flatteur: non, personne nous prive de la démocratie, nous la gaspillons tout seuls.

Dans le canton de Zurich, il existe une campagne – qui coûte cher, mais passe presque inaperçue – sous le titre

«Dem-ok-ratie». Des communes zurichoises ont investi 1,5 million de francs pour promouvoir la participation. En sommes-nous au point où il faut vendre notre démocratie comme on vend une banale lessive ou une boisson gazéifiée?

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