L'hiver, enfin, est terminé. La saison printanière commence, soyons heureux. Néanmoins, j'ai beaucoup apprécié de frayer chaque matin mon chemin vers l'arrêt du bus à travers des tas de neige et sous les flocons. De profiter que la neige rende le monde plus tranquille, les voitures plus lentes, les piétons moins fébriles. Un hiver de type québécois est fascinant. J'ai un léger penchant pour les situations extraordinaires – pas trop quand même, car le grand, le véritable chaos apporterait vraiment trop d'inconvénients et nous, citoyens de pays gratifiés d'un climat politiquement et météorologiquement modéré, n'avons plus vraiment l'expérience de nous débrouiller dans un vrai merdier. Mais un brin d'aventure nous arrange. Quand «ça» ne marche plus, nombreux sont ceux qui redécouvrent leur nature miséricordieuse, qui deviennent plus tolérants.

Je comprends donc difficilement la ferveur avec laquelle les services de la voirie déclarent la guerre à la neige. Zurich n'est pas un cas isolé, mais en tant que ville qui veut que «ça» marche à tout moment, c'est un bon exemple. Quand les troupes anti-neige sortent de leurs casernes, quand les armadas de véhicules de combat contre la neige envahissent la plus petite rue de quartier, cela ressemble vraiment à une véritable guerre. On sort l'artillerie lourde pour prouver qu'ici, en Suisse, on ne sera jamais battu par une tempête de neige.

C'est le contraire au Québec, où on a l'habitude des forces de la nature: on laisse passer le blizzard, avant de l'affronter, en donnant à la population le bon conseil de rester où elle est, de ne pas essayer à tout prix d'aller au travail, à l'école, ou de regagner son domicile. Restez calmes, ne bougez plus! J'ai vécu de merveilleuses fêtes improvisées pendant ces blizzards.

Pas chez nous. Pas un seul jour, la Suisse officielle n'accepte une situation extraordinaire. Ni les usines, ni les écoles, ni les lieux culturels ne ferment; jamais les trains et les voitures ne s'arrêtent vraiment. De tous nos canons, on distribue du sel, épuisant même nos salines. Nous n'avons pas seulement vécu un hiver blanc de neige, mais un hiver de l'or blanc. Le sel a joué la vedette. Peu importent les dégâts pour la nature, peu importe le renoncement de voir nos villes, nos rues, nos autoroutes joliment habillées de blanc. Mais la guerre menée avec l'arme du sel nous réserve une facture salée: 330 000 francs, c'est la somme que le seul canton de Zurich a dépensée par jour pour libérer ses rues et ses routes de la neige. Oui, 330 000 francs par jour! Qu'on fasse le calcul pour la saison. Est-ce vraiment indispensable?

Pardonnez-moi ma petite crise de défaitisme, mon hésitation à participer avec toute la nation à la guerre contre la neige. De toute façon, c'est du passé. Il est temps, pour le chroniqueur aussi, de tourner la tête vers l'avenir. Jusqu'à l'hiver prochain.

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