Dix jours ont passé – déjà – depuis que la Suisse a refusé la naturalisation facilitée ou automatique des immigrés de deuxième et troisième générations. Et l'encre coule toujours. Les commentaires et analyses évoquent le «Röstigraben» ainsi que le conservatisme du pays. Le plus courageux est le politologue Leonhard Neidhardt qui a osé écrire dans le St. Galler Tagblatt que le peuple avait voté faux, que la volonté populaire n'avait rien à voir avec une quelconque «volonté divine» et que la majorité pouvait se tromper.

Le professeur touche à un tabou helvétique, mais il a raison. Il se trompe toutefois quand il constate que «le peuple» a dit non. Il s'agit d'une partie de ce peuple (hélas majoritaire) clairement identifiable: les campagnes et les «agglos». Les villes alémaniques comme Zurich, Bâle ou Berne ont nettement voté en faveur. Même Lucerne, la capitale de la Suisse centrale, (primitive?) a soutenu le «oui». Par contre, je me souviens que les premiers résultats publiés sur les sites internet des cantons romands donnaient des «oui» très faibles dans les communes rurales neuchâteloises ou vaudoises. Le fossé entre la Suisse romande et les cantons alémaniques n'est guère plus large que celui entre les villes de Zurich, Berne ou Lausanne et la campagne ou la banlieue zurichoise, bernoise ou vaudoise. Et l'amertume des citadins par rapport à leurs concitoyens «freineurs» est la même que celle des Romands vis-à-vis des Alémaniques (Avec soulagement j'ai appris qu'au moins «ma» commune juste à côté de Zurich, a voté de façon libérale).

Une deuxième analyse trop prompte ne tient pas non plus: si on avait refusé surtout là où les ressortissants de l'ancienne Yougoslavie sont nombreux, comment expliquer alors les «non» de Wildhaus, Wimmis ou Wolfenschiessen?

Nous venons de voir un clivage entre une Suisse ouverte et optimiste et une Suisse renfermée et pessimiste – les deux coexistant souvent à quelques kilomètres de distance. Il vaudrait la peine d'analyser à fond pourquoi les régions rurales et les agglomérations sont si renfermées – même lorsqu'il s'agit, comme souvent, de communes suburbaines plutôt aisées, avec des impôts modérés. Tandis que les villes, qui produisent une grande partie de la richesse nationale et supportent les coûts des services centraux, se montrent ouvertes au monde.

Aujourd'hui ce ne sont plus les villes qui survivent grâce aux produits de la campagne mais la campagne qui survit grâce aux finances provenant des moteurs économiques que sont les villes. Peut-on alors accepter que cette «Suisse qui produit» soit si souvent mise en minorité par une «Suisse qui profite»? Question délicate. Mais commençons à nous préoccuper moins du fossé du «rösti» pour nous consacrer davantage à ces nouveaux fossés de la ville, qui se creusent des deux côtés de la Sarine.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.