Il existe sur terre un endroit où un Suisse alémanique peut être à l'aise. Et cela hors de nos frontières. Je parle de Charm el-Cheikh, au bord de la mer Rouge en Egypte. Il faut qu´on sache que nous sommes des voyageurs assidus. Hélas, nous nous heurtons partout au même problème: nos voisins allemands sont déjà là. Ne pensez pas que nous conservons des sentiments anti-allemands: les deux guerres mondiales sont depuis longtemps terminées, les préjugés par rapport au Teuton survivent rarement à l´expérience concrète. La seule chose que nous leur reprochons: ils sont trop nombreux. Nous apprécions l´individu allemand, mais 80 millions, c´est vraiment démesuré.

Que nous passions nos vacances aux Canaries, à Paris ou dans l'Hindu Kuch, nous sommes entourés par des gens de Stuttgart ou Wanne-Eickel. Sauf à Charm el-Cheikh. Là, la semaine dernière, je n´ai entendu que des voix de Bonstetten, Birsfelden ou Bümpliz. Il y a plusieurs hôtels Mövenpick (oublions que le principal actionnaire est un Saoudien), on peut manger du «Swiss food» ou du «Swiss Premium Ice Cream», Kuoni et Hotelplan sont bien présents, et au bord de la plage, des vendeurs ambulants offrent le Blick de la veille. Bien sûr il y a également des étrangers, des Russes, des Italiens, des Anglais surtout, mais très, très peu d´Allemands (et, à l´exception du personnel, presque aucun Egyptien, Charm el-Cheikh étant une station balnéaire artificielle).

La présence suisse alémanique est dominante au point qu'il devient dangereux de railler à voix haute les touristes – ce que nous aimons faire –, le risque étant grand que les cibles de la raillerie nous comprennent. Par contre, Charm el-Cheikh est parfait pour soigner nos préjugés et nous rassurer sur leur absolue véracité. «Regardez les Russes, comme ils piétinent les coraux. Je dis toujours: un peuple si longtemps soumis doit d´abord apprendre à se servir de sa liberté», affirme une Argovienne. Tandis qu´un jeune Soleurois remarque: «Typiquement italien: ils font le plus grand bruit possible et amènent des tonnes de nourriture à la plage.» C'est vrai que les minijupes des filles russes sont les plus courtes, vrai que la «nonna» d´une troupe italienne commande ses moutons comme un sergent-major. Vrai aussi que la pénurie de transatlantiques gêne peu les baigneurs anglais s´il y a l´alternative d´un «Beach Bar». Mais vrai surtout que nous, Suisses alémaniques, remplaçons parfaitement nos amis allemands absents à Charm el-Cheikh: comme eux, nous tenons à réserver nos places sous les parasols dès l´aube. Comment je le sais? Eh bien, je l´ai observé en mettant tôt ma serviette sur «ma» place préférée.

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