C'est triste ce qu'on lit au sujet des journaux. Rares sont ceux qui se portent bien, en Suisse comme ailleurs. Ils font des manchettes sur des nouvelles dont ils ne sont pas seulement les messagers mais aussi l'objet. Ils annoncent des réductions d'effectifs, des cures d'amaigrissement, ils réduisent le nombre de pages et donc le contenu. L'autre jour, lors d'un dîner, le rédacteur en chef d'un grand quotidien allemand racontait qu'il avait dû licencier une cinquantaine de journalistes l'an dernier, admettant que la rédaction avait pris un peu de graisse pendant les années profitables. Mais il savait déjà qu'il devrait encore en congédier presque autant – «et cette fois, ça fera vraiment mal. Avec chacun et chacune, je perdrai un peu de qualité. Le journal se séparera de collègues qui font un excellent travail.»

Selon toute probabilité il ne s'agit plus d'une crise conjoncturelle, mais structurelle. Surtout dans notre petite Suisse. Pour le moment, nous nous permettons encore un grand nombre de journaux de qualité même si leur tirage est risiblement bas comparé à ce que l'on considère ailleurs comme un minimum nécessaire.

Prenons le journal que vous lisez: il est bien plus petit que beaucoup de ses pareils en France. Mais combien il est mieux fait, plus intelligent, plus ouvert au monde que, disons le Progrès de Lyon ou Ouest-France. Ou en Suisse alémanique: comparons le Bund de Berne, son rayonnement, son professionnalisme avec ses moins de 70 000 exemplaires, et un Hamburger Abendblatt, beaucoup plus grand, beaucoup plus provincial.

Personne ne peut nous dire si nous pouvons continuer à nous permettre ce luxe (beaucoup en doutent). Nous risquons fort d'être moins bien informés des affaires de la région, du pays et du globe.

Il n'y a pas de solution miracle: la crise économique est un fait. Et les entreprises sont libres de retirer leurs annonces. Mais ne devrions-nous pas, nous les lecteurs, nous familiariser avec l'idée de payer plus pour notre quotidien? Pourquoi coûte-t-il moins cher qu'un sandwich? Et les éditeurs: repensez vos stratégies récentes vous qui – en affaiblissant votre titre principal – vous êtes lancés dans des aventures télévisées, Internet et autres. Avec pour conséquence qu'après deux ans seulement de crise, vos coffres sont déjà vides et des scénarios d'urgence inévitables. Enfin, où sont parmi nos centaines de milliardaires, ceux qui, sans imposer une idéologie, se feront un honneur de soutenir un journal – pour le simple amour de la démocratie?

Nous n'avons ni l'habitude ni l'envie de consacrer notre fête nationale à la réflexion. Mieux vaut rôtir des saucisses et tirer des feux d'artifice. Mais la question ne disparaîtra pas: comment maintenir la démocratie, où la majorité s'impose, si cette majorité est de moins en moins informée?

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