L'autre jour, l'appel d'un ami journaliste allemand m'a pris en flagrant délit de non-préparation. Il était en train d'écrire un discours qu'il devait prononcer devant les cadres d'une grande banque sur les raisons de la détérioration économique en Suisse. «Peux-tu me dire en quelques mots les trois raisons pour lesquelles la Suisse a perdu sa position d'élève modèle?» Les réponses auraient dû sortir en rafale, tant le problème devrait nous préoccuper. Néanmoins, j'ai commencé avec des «eh bien, alors, bon…», pour gagner quelques secondes de réflexion.

Finalement je me suis lancé, en tant que proeuropéen, avec le hors-jeu de la Suisse par rapport au grand projet du continent. Je pense, disais-je, qu'il serait plus facile ou même inévitable de casser nos cartels bien établis et de renoncer à des règles comme l'interdiction des importations parallèles – les causes de nos prix bien supérieurs à l'étranger.

Ma deuxième raison concernait le fait que la population et bon nombre de politiciens n'ont nullement le sentiment que la situation est dramatique au point d'être effectivement prêts à faire des sacrifices et à accepter en votation des réformes qui font mal. Tout comme d'ailleurs les Allemands, les Français et d'autres peuples. En plus, je ne vois aucune disposition à renoncer à notre perfectionnisme et couper dans la jungle de la surréglementation.

En troisième lieu, j'ai osé une petite critique sur le «système suisse», avec sa lenteur et sa tendance à diluer toute décision hardie. Je ne suis pas parmi ceux qui pensent que des décisions politiques rapides et claires sont les meilleures. Néanmoins, j'ai l'impression que notre système lent, fédéraliste et compliqué, qui bloque toute tentation de rassembler du pouvoir dans une seule institution, était mieux adapté aux années dorées, quand il suffisait d'administrer la croissance. Désormais, les évolutions autour de nous ont des effets immédiats et violents sur notre pays, ce qui exigerait des réactions rapides. Mais notre système n'en est tout simplement pas capable.

Mon ami était tout content de mon diagnostic à grande vitesse, et évidemment simpliste. Mais dans la suite de notre discussion, il m'a raconté que ce n'était qu'après avoir consulté de nombreuses statistiques et analyses concernant la Suisse qu'il s'était rendu compte «à quel point la Suisse s'enfonçait». J'ai alors eu le vague pressentiment que j'étais peut-être allé trop loin. Des objections se sont mises à tourner dans ma tête: «Ce n'est tout de même pas de la Haute-Volta qu'on parle!» Ou: «Regardons ailleurs, nous constaterons que ça ne va pas trop mal chez nous…» Et là, j'ai réalisé que je me trouve en excellente et nombreuse compagnie parmi mes compatriotes: même si la Suissanic fait naufrage, ça va toujours bien, merci!

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.