La phrase du dernier président de l'Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, reste parmi les sentences les plus citées: «Qui vient trop tard est puni par la vie.» En le répétant, on oublie parfois, que son sens ne se limite pas à la politique, mais s'adapte facilement à d'autres sphères de la vie. Par exemple au transport aérien. Dans ce domaine je me trouve parmi ceux qui sont arrivés trop tard sur cette planète.

Je m'en suis de nouveau rendu compte en regardant un film documentaire, présenté au bar Wings à Zurich. Ce bar a été ouvert par des anciens de Swissair et il est fréquenté par de nombreux pilotes et hôtesses de l'air, actifs et anciens. Un dimanche soir on y a présenté Le dernier navigateur, mettant en vedette Harry Hofmann, qui a dirigé les avions de Swissair vers Rio de Janeiro, New York ou Tokyo. Il y avait à l'époque, celle des DC-4, du Coronado et autres, jusqu'à cinq personnes dans le cockpit: le capitaine, le copilote, le mécanicien de bord, l'opérateur radio et justement le navigateur, indispensable pour arriver à destination. J'imagine – et Harry Hofmann, le dernier, le confirme dans le film et dans un petit discours qu'il donnait après la présentation – qu'il exerçait un métier fascinant. Naviguer grâce aux étoiles, les yeux (et les instruments) orientés vers le ciel, fixés au firmament… Quelle différence avec le trivial GPS d'aujourd'hui, tellement plus précis et performant, mais tellement moins poétique!

L'aviation civile est devenue le RER de l'air. Transporter le plus grand nombre de passagers pour le plus petit prix possible avec un service et un confort extrêmement limités. Elle est pratique, l'aviation civile moderne – qui voudrait le nier.

Impossible autrement de se permettre des vols à tout moment et plusieurs fois par an, sinon par mois ou par semaine. Néanmoins, je regrette parfois d'avoir raté la grande époque de l'aviation. Quand un déplacement à plusieurs milliers de mètres d'altitude signifiait quelque chose de spécial. Quand, après un vol, on avait des histoires à raconter, comme celles dont Harry Hofmann parle. Et quand ceux qui les écoutaient, ces histoires, ne commençaient pas à bâiller d'ennui. Parce que ces récits ne se limitaient pas au café en rupture de stock à la cuisine de bord ou à une correspondance manquée.

Les navigateurs à la retraite de Swissair, dont plusieurs sont octogénaires, se donnent d'ailleurs toujours régulièrement rendez-vous à l'aéroport de Zurich-Kloten. Un aéroport qui n'a plus rien d'un lieu d'aventure. S'il est à l'origine d'histoires aujourd'hui, celles-ci ne parlent plus guère de la fascination de l'aviation, mais – comme il y a quelques jours – du fait par exemple que Kloten est au deuxième rang, après London Heathrow, dans le classement des aéroports enregistrant le plus de retards en Europe.

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