On me prenait pour quelqu'un de dérangeant. Il y avait évidemment de bonnes raisons pour cela. Car j'avais ramené de mon séjour d'un an au Canada des guirlandes de lumières électriques pour la période de l'Avent, et en plus, je m'obstinais à les installer sur ma terrasse, en pleine Europe. A l'époque, c'était à la fin des années 80, cela suffisait à me faire passer pour un homme à part, un original. On avait bien l'habitude du sapin de Noël municipal, avec ses bougies électriques, on s'habituait déjà aux illuminations de l'Avent et de Noël dans les zones piétonnes. Mais dans un jardin ou sur une terrasse privés, c'était vraiment trop kitsch, ou tout simplement de mauvais goût.

J'admets volontiers que c'est kitsch. Mais c'est tellement joli! Au Québec, tout le monde remplissait son jardin et décorait généreusement sa maison avec ces illuminations. Cela donnait de la couleur et de la gaieté dans le très rude et long hiver de la Belle Province. Mais en Suisse, c'était étrange. Comme c'est souvent le cas, personne me le disait directement, mais il était clair que mes petites ampoules n'étaient guère appréciées dans mon quartier. Seule ma terrasse était décorée et illuminée, au milieu d'un environnement sombre – c'était étrange. C'était une provocation.

Ce temps est révolu. Aujourd'hui les lumières de Noël ont envahi nos latitudes. A Zurich, l'illumination de la Bahnhofstrasse alimente le débat public et partage même la ville en deux camps: d'un côté les adeptes des décorations existantes – des fils suspendus avec des ampoules, le tout plutôt élégant et discret. De l'autre côté, les disciples de la nouvelle illumination qui va remplacer celle qui existe dès l'Avent prochain. Plus moderne, plus dynamique. Jusqu'à présent, on ne l'a vue que sur des images ou dans des animations. Mais les opinions sont faites.

Sauf que la passion avec laquelle on discute et on s'occupe des illuminations d'avant Noël ne se limite pas à l'espace public, ni aux centres-villes. Venez voir mon quartier! Aucune demeure ne veut rester à l'écart. Tous mes voisins ont investi massivement dans les panoplies illuminatoires. Et ils commencent à les allumer dès la mi-novembre. Des arbres enguirlandés, des portails, des clôtures de jardin, des portes de garage, des toits… Au point que mes modestes lumières canadiennes ne sont vraiment plus à la hauteur. Elles font désormais piètre figure.

J'attends le moment où «on» va décider qu'on est allé trop loin. Où l'on estimera que l'«armement» scintillant a basculé dans le surarmement. Où l'on réclamera des pourparlers de désarmement et la mise sur pied de commissions dans ce but. A la place des accords stratégiques SALT de l'époque, nous chercherons alors un accord SILT, un Strategic Illuminations Limitation Treaty.

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