Comme la grande majorité des gens sauf deux ou trois médecins parisiens, leur femme et peut-être de quelques proches, je suis incapable de savoir si Yasser Arafat est décédé jeudi dernier. Je devais me fier aux bulletins de santé officiels qui disaient que son état était critique, mais que grâce à la technologie médicale, il était encore parmi les vivants. En écoutant et regardant les médias audiovisuels le jeudi soir, en lisant les journaux le vendredi matin, j'ai constaté que la plupart des responsables des rédactions en avaient décidé autrement.

Pour eux, le chef des Palestiniens avait quitté ce monde, ils mettaient donc en marche la lourde artillerie nécrologique. Quelques exceptions: la Neue Zürcher Zeitung, traditionnellement prudente, ne publiait qu'un article en bas de sa une sous le titre «Arafat dans un état critique». Radio DRS, elle aussi, attendait encore. Presque tout le reste de la presse, télévision alémanique publique comprise, allait bien plus loin. Le Bund de Berne et la Basler Zeitung choisissant presque le même titre: «Arafat entre vie et mort», tandis que Le Temps parlait de «Yasser Arafat face à la mort». Le plus rapide en besogne était le Tages-Anzeiger de Zurich qui s'attribuait le rôle de médecin-chef en affirmant: «Aucun espoir pour Arafat». Cette rédaction en savait évidemment plus le jeudi soir que nous autres.

J'imagine que l'on a discuté dans les rédactions – du moins je l'espère – de la question de savoir s'il fallait publier toutes ces nécrologies et pages spéciales avant que la mort soit confirmée. D'un côté ceux qui demandaient d'attendre jusqu'à ce que l'on dispose de faits purs et durs; de l'autre côté ceux qui anticipaient l'attitude des autres: «Et si les concurrents sont plus rapides? Quelle impression donnerions-nous en arrivant en retard?»

Pour moi, plusieurs questions se posent, surtout depuis que l'on sait que l'agonie du président palestinien a duré encore plusieurs jours après sa mort annoncée: quels articles publiera-t-on une fois la mort confirmée? D'autre part: y a-t-il vraiment un besoin urgent chez le téléspectateur ou le lecteur de voir précocement les grands titres, les photos historiques, les bilans d'une vie? Et finalement: est-ce vraiment le but du journalisme de soumettre toute considération à la priorité de la vitesse? Au point d'honorer des morts vivants, de commémorer des centenaires des semaines avant la date, de parler de films et livres bien avant qu'ils sortent, d'analyser et commenter des résultats électoraux sur la base d'estimations ou parfois même de sondages à la sortie des urnes, avec le risque de se tromper? Personnellement, je ne me sens pas trop à l'aise avec cette tendance. Elle nuit à la crédibilité. Mais à chacun et à chacune de donner une réponse en composant son menu médiatique.

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