C'est bientôt l'extinction des feux pour l'Ae 6/6. Des regrets profonds? Ou pas du tout? Cette formule ne vous dit rien? Ne cherchez pas dans vos vagues souvenirs des leçons de mathématiques d'antan. L'Ae 6/6 est d'abord une locomotive des Chemins de fer fédéraux, ensuite et surtout un symbole national, peut-être le symbole d'une Suisse forte, performante et au sommet de la technologie. Pour les non-enthousiastes du ferroviaire, l'Ae 6/6 est tout simplement une locomotive utilisée au Saint-Gothard, celle aux drapeaux des cantons sur ses deux côtés et à la croix blanche sur fond rouge à l'avant.

Ce colosse qui pèse 120 tonnes et offrait sa force de 6000 chevaux va prendre sa retraite. Ce qui n'étonne pas quand on sait que ces machines mettent un terme à un bon demi-siècle de bons et loyaux services. Il est peu probable que les locomotives d'aujourd'hui durent aussi longtemps.

C'est bien un chapitre de la glorieuse histoire du rail en Suisse qui se termine. Entre parenthèses, on se demande comment le fabricant de trains miniatures Märklin, en Allemagne du Sud, va remplacer l'Ae 6/6, qui a toujours été un de ses grands succès de vente. Mais ce problème ne concerne guère la majorité d'entre nous, qui ne sommes pas (ou plus) amateurs de chemins de fer miniatures, même si la minorité de passionnés reste importante en Suisse allemande.

La question qui se pose pourtant à tous est celle de la valeur symbolique de cette locomotive. Ou plus fondamentalement: après la retraite de cette locomotive, quels sont les nouveaux symboles de la force créatrice de notre pays, de notre capacité d'inventer et de réaliser des produits phares à la pointe de l'art des ingénieurs? Les voitures? Elles sont toutes construites et produites à l'étranger. Les nouveaux bus, trams et locomotives? Ce sont généralement des coproductions transfrontalières. Les articles de sports, les bicyclettes, skis et autres? Ils proviennent rarement d'usines suisses. Les machines-outils et les machines textiles? Les Asiatiques ne nous fournissent plus seulement les tissus, mais fabriquent depuis peu eux-mêmes des machines pour les produire. «Swiss made», label en voie d'extinction…

Restent les montres de luxe et quelques produits très spécialisés pour des marchés très restreints. C'est aussi ça, la mondialisation. Mais cela justifie-t-il un accès de nostalgie? Pas nécessairement, car on ne peut pas arrêter l'histoire; le développement continue. Nous rendons-nous compte – en tant que patriotes pas nostalgiques mais progressistes et ouverts au monde – que dans le futur ce ne seront plus jamais les produits techniques, les machines qui feront la fierté et la réputation de notre pays, mais les idées?

Reste alors une question tout aussi inquiétante: où se trouvent nos idées impressionnantes, où sont nos Ae 6/6 intellectuelles?

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