La Suisse n'est pas un pays «naturel». Elle ne forme une entité ni ethnique, ni linguistique, ni culturelle ni même, depuis la fin de la Guerre froide, stratégique. On dit au contraire que la raison d'être du pays se fonde sur le fait de ne pas vouloir appartenir à une autre entité. La Suisse alémanique est suisse parce qu'elle n'est pas allemande. La Suisse romande est suisse parce qu'elle n'est pas française. Le Tessin parce qu'il n'est pas italien. Seule la Suisse romanche n'a aucun voisin auquel elle pourrait ne pas vouloir appartenir.

Ce sentiment de refus a toujours été particulièrement fort en Suisse alémanique. L'Allemagne a longtemps été notre ennemi favori. (Surtout avant que l'Autriche ait commencé à nous humilier en ski.) Et il était donc à prévoir que la vente ou plutôt le quasi-don de notre ligne aérienne nationale à Lufthansa – dont, en plus, le nom officiel est Deutsche Lufthansa – fasse couler des larmes et monter les voix protestataires. Or que se passe-t-il aujourd'hui? Presque rien du tout. Si l'on constate une chose dans les analyses et commentaires de la presse, c'est l'absence totale de patriotisme. On entend tout au plus ici et là une allusion à la grue allemande qui dévore le poussin suisse. Ou l'évocation, discrète, d'une ère de l'aviation civile de notre pays, moins glorieuse qu'on ne le croyait, qui serait en train de finir. Quelques politiciens, certains journaux ont posé jusqu'au dernier moment la question de savoir si l'on ne se précipitait pas trop, si l'on avait vraiment exploré soigneusement les alternatives. La Neue Zürcher Zeitung a mis en titre «Quand le drapeau suisse tombe sous domination étrangère», mais il s'agissait d'un tout petit article qui, en plus, se voulait humoristique. Non, en lisant nos journaux du lendemain, Monsieur Mayrhuber peut se sentir le bienvenu entre le Léman et le lac de Constance. La presse allemande, un tout petit peu étonnée, a constaté: «Il n'y a presque plus de résistance à la reprise de Swiss» (Frankfurter Allgemeine Zeitung). Il est vrai que, du côté romand, il y a longtemps qu'on avait pris congé de Swissair puis de Swiss et digéré le divorce.

Que ce se soit passé si rapidement de côté alémanique est plus surprenant. Est-ce le symbole d'un nouveau réalisme? (Et qu'en serait-il d'une éventuelle adhésion de la Suisse à l'Union si Swiss en est déjà quasiment membre?) En tout cas, on n'a guère entendu cette revendication si bien ancrée dans nos mœurs selon laquelle «le peuple doit avoir le dernier mot», personne n'a demandé une votation concernant le destin de Swiss. Cela s'explique: le peuple avait déjà voté, pas avec son bulletin, mais avec son postérieur: en abandonnant peu à peu les vols Swiss et en préférant ceux de Lufthansa, Air France, British Airways ou EasyJet. Un vote clair et décisif.

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