Quand j'étais rédacteur en chef, il y avait un sujet sur lequel je ne pouvais jamais m'accorder avec mes collègues du département commercial: les ventes à l'étranger, qui s'élevaient à plusieurs milliers d'exemplaires. Je pensais toujours qu'il valait la peine de faire un effort pour les augmenter, d'abord par vanité journalistique – on veut être lu hors des frontières aussi –, mais aussi par responsabilité politique – il est utile pour un pays de savoir sa voix écoutée ailleurs – et pour des raisons de marketing – les gens aiment bien lire un journal dont ils savent qu'il est apprécié à l'étranger. Malheureusement, les gestionnaires me prouvaient, chiffres à l'appui, que le tirage international était une opération à perte.

Aujourd'hui, la Suisse médiatique est presque totalement ignorée ailleurs. A l'exception de la Neue Zürcher Zeitung en vente dans plusieurs pays, de la Weltwoche qu'on trouve parfois en Allemagne et en Autriche et du Temps en France et en Belgique (et évidemment des journaux délivrés pendant l'été sur les plages, mais visant surtout une clientèle de touristes suisses), notre presse est inexistante à l'étranger. De même notre télévision: SF DRS ne se trouve pas sur le câble allemand, et la TSR n'est pas non plus sur les câbles des pays francophones.

Reste la radio. Grâce à Radio Suisse Internationale sur ondes courtes, notre pays était une puissance moyenne. Evidemment pas au niveau du BBC World Service, de Radio France internationale ou de la Deutsche Welle, mais en bonne compagnie avec, par exemple, le Canada ou les Pays-Bas. Nous étions «quelqu'un» et, dans ses meilleures années, notre radio était écoutée par des millions de personnes. Depuis minuit samedi dernier, c'est terminé. Plus de Suisse sur les ondes courtes du monde. On ne peut pas dire que l'encre et les larmes aient coulé pour cet abandon d'une tradition radiophonique de presque 70 ans.

Il est vrai que les arguments de bon sens étaient écrasants: dépenses considérables; réception de plus en plus mauvaise; perte d'importance d'une voix neutre dans le monde avec la perte d'importance de la neutralité elle-même.

Néanmoins, je suis convaincu que nous nous privons ici d'un instrument qui aurait encore pu nous servir – surtout avec la nouvelle technologie des ondes courtes digitalisées qui va percer prochainement et améliorera énormément la qualité technique. Mais c'est trop tard pour nous, d'autres en profiteront pour se faire entendre autour du globe. Malgré Internet, malgré les Messieurs Couchepin et autres voyageant jusqu'au Tibet, malgré Tourisme Suisse, Pro Helvetia ou Présence Suisse – nous aurions besoin de diffuser nos interprétations par des voix médiatiques indépendantes des intérêts étatiques ou partisans. Qui ne se fait plus entendre à l'étranger n'aura bientôt plus rien à dire.

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