Nadejda Atayeva,le sentiment du devoir

Contrainte à l'exil en 2003, cette Ouzbèke de 40 ans se bat pour les droits de l'homme en Ouzbékistan, piétinés par le satrape de Tachkent, Islam Karimov. De victime, elle est devenue une ardente défenseure des droits humains.

Son père, Alim Ataev, avait rencontré à plusieurs reprises Islam Karimov. Le président ouzbek l'avait même nommé au poste de chef de production d'un grand combinat de 400 entreprises et de 44000 employés. «D'un jour à l'autre, de haut fonctionnaire, il est devenu un grand criminel, car il avait refusé de fausser les statistiques de la récolte de blé», se souvient Nadejda Atayeva.

Aujourd'hui, Nadejda a 40 ans. Réfugiée politique au Mans, en France, depuis 2005, elle se bat pour les droits de l'homme en Ouzbékistan. Comme une raison d'être. Comme une catharsis nécessaire. Comme un devoir envers ses compatriotes restés au pays. Présidente de l'ONG Droits de l'homme en Asie centrale et rédactrice en chef du journal en ligne Central Asia, elle reste émotionnellement très attachée à l'Ouzbékistan qu'elle a dû se résoudre à quitter en 2003. «Le regard que je porte sur mon pays? C'est comme celui que porte une mère sur son enfant malade. On espère qu'il guérisse au plus vite», relève l'activiste ouzbèke. Quand elle évoque son passé récent, sa voix trahit des blessures de l'âme que la distance physique ne parvient pas à cicatriser. C'est un peu comme sa fille, qui éprouve une peur diffuse de l'Ouzbékistan, mais qui, dans ses dissertations scolaires, ne cesse d'évoquer son pays d'origine.

A Tachkent, l'enfance de Nadejda avait l'odeur du pain que fabriquait son père, «un des meilleurs boulangers du pays». Dans cette ex-république soviétique, avoir du pain, c'est un signe de relatif bien-être. Nadejda Atayeva se souvient aussi des repas familiaux autour du pilaf, un plat à base de riz et de viande. Le passé récent de cette ardente défenseure des droits de l'homme est plus sombre. Les difficultés de son père, Alim Ataev, commencent par une enquête criminelle à son encontre. Elles finiront par une arrestation. Nadejda dit avoir compris à ce moment que l'Ouzbékistan n'était «pas un Etat de droit». «Nos amis se sont petit à petit éloignés de nous pour des raisons de sécurité», déplore-t-elle. Elle avait pourtant voté pour Karimov lors de l'élection présidentielle. Elle le reconnaît: «Seuls les Ouzbeks en exil voyaient vraiment la réalité du régime.»

En 2003, la situation pour sa famille devient critique. Avec sa fille de 6 ans et sa mère, elle décide en l'espace de deux heures de laisser son père aux mains du régime et de quitter le pays à pied vers le Kazhakstan, puis se rend en voiture à Moscou avec sa fille. Nadejda Atayeva ne restera toutefois pas dans la capitale russe. Motif? Son origine, l'Asie centrale: «Avec mon faciès, je ne pouvais pas vivre à Moscou.» Elle habitera un peu plus de deux ans en clandestine à Togliatti, à 1200 kilomètres de la capitale, sur les bords de la Volga. Dans cet endroit célèbre pour la production des voitures Lada, elle rencontre un avocat avec lequel elle envoie plus de 1500 plaintes au satrape de Tachkent. Elle s'adresse aussi à Mary Robinson, l'ex-haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme. Une étape décisive dans la prise de conscience et la volonté de Nadejda de se consacrer à la lutte contre les violations des droits humains. «Elle m'a répondu très rapidement et avec son assistante, elle m'a donné des conseils sur la manière d'agir», ajoute l'Ouzbèke.

A Togliatti, elle fait aussi la connaissance de Valentin Gefter, directeur d'un institut spécialisé dans la défense des droits de l'homme à Moscou. «Je le remercie infiniment, insiste Nadejda Atayeva, car il ne m'a pas posé de question, il m'a écoutée et entendu ma détresse. Maintenant que je m'occupe des droits de l'homme, c'est avec ce même respect que j'espère agir: écouter et ne pas mettre en doute les propos de mes interlocuteurs.» Même si elle se dit entourée de «gens très bons en Russie», elle ne se déplace jamais dans la ville de Togliatti sans ses lunettes de soleil. Elle dort le jour et vit la nuit et s'attend à tout instant à ce que la police l'arrête. La simple évocation de ces moments où seule la survie comptait provoque des sanglots.

En Ouzbékistan, Nadejda Atayeva avait étudié par correspondance à l'époque de l'Union soviétique, puis travaillé à la Maison des pionniers et dirigé une association de vétérans de la Seconde Guerre mondiale, une première initiation au problème des disparus. Elle devint plus tard manager de la société LTD «NZI». Ces réminiscences ne pèsent toutefois pas lourd face à l'urgence du présent. Si la militante ouzbèke déplore que le président Karimov s'accroche au pouvoir, «son régime s'affaiblit», remarque-t-elle.

Avec son Association Droits de l'homme en Asie centrale, elle juge indispensable d'informer le monde des graves violations des droits de l'homme en Ouzbékistan. La situation actuelle est critique. Le 11 décembre, ce vaste pays d'Asie centrale passe sous les fourches Caudines de l'examen périodique universel du Conseil des droits de l'homme de l'ONU à Genève.

Dans cette optique, les ONG se montrent très préoccupées par les pratiques du régime de Tachkent. Dans un document récent, la Commission internationale des juristes fustige la totale impunité dont bénéficient les auteurs des massacres d'Andijan, en Ouzbékistan, le 13 mai 2005. La répression du régime Karimov provoqua la mort de plusieurs centaines de personnes. Des milliers d'Ouzbeks fuirent vers les pays voisins. De plus, «l'Ouzbékistan utilise la rhétorique de la guerre contre le terrorisme comme une justification pour inculper pénalement ceux qui s'opposent paficiquement au gouvernement», relève la Commission qui remarque que la torture est «endémique et systématique dans le système judiciaire».

Nadejda Atayeva avait déjà réussi à sortir plusieurs documents de son pays quand elle partit en exil. Désormais, c'est à partir de son domicile du Mans qu'elle constitue une riche documentation sur les pratiques répressives du despote ouzbek. «Nous avons reçu près de 11000 lettres dont 5000 proviennent d'Ouzbeks ayant fui le pays. Les collecter et informer la communauté internationale «est un devoir», relève-t-elle pour faire pression sur le dictateur. Car «les services de l'Etat contrôlent de près toute la société».

Publicité