La vie à 25 ans

Je n’ai aucune passion, et alors?

Dans un monde où les gens passionnés sont admirés, il est devenu gênant d’avouer qu’on ne poursuit pas un rêve en particulier. Notre chroniqueuse rappelle que ce n’est pas synonyme d’échec

Toute première rencontre, galante ou non, s’amorce par le même interrogatoire standardisé. Vous savez, cette avalanche de questions un peu bateau qui permettraient de mieux se connaître, profession, origine, nombre de frères et sœurs, film préféré. Et si en général on passe le test sans trop de peine, les choses se corsent quand tombe cette phrase, aussi innocente que redoutable: «Et sinon, c’est quoi ta passion dans la vie?»

«J’adore le «fly yoga»…

Coup de pression. Là, on a soudainement envie de paraître intéressant, de répondre quelque chose comme «j’adore le fly yoga», «je ne respire que pour le cinéma argentin» ou encore «je m’intéresse beaucoup à l’énergie verte, d’ailleurs, j’ai bricolé ma propre mini-éolienne».

Mais ce serait du vent. Personnellement, hormis mon fanatisme adolescent pour un chanteur de variétés françaises, je n’ai pas l’impression de m’être jamais passionnée pour quoi que ce soit en particulier. Mes hobbys aujourd’hui sont même tellement banals que ça en devient gênant. Allez dire que vous aimez faire la grasse matinée ou flâner, rollers aux pieds…

Morale hollywoodienne

Un malaise qu’on doit à toutes ces success stories inspirantes dont on nous abreuve, celles d’anonymes qui ont poursuivi leur passion et – évidemment – réussi. Mais aussi à tous ces films hollywoodiens à la Greatest Showman et leur morale mielleuse qui nous intiment d’«aller au bout de nos rêves».

Et si l’on n’en avait pas, d’ambition ultime? Un problème de riche, certainement. Toujours est-il que sur internet, des tas d’articles nous expliquent comment se dénicher une passion. «Que seriez-vous prêt à faire pendant cinq ans bénévolement? Sur quel sujet pourriez-vous lire 500 livres sans vous lasser?» encourage le Daily Telegraph.

Butiner plutôt que s’enflammer

Honnêtement, il me paraît difficile de s’investir autant dans un seul domaine, aussi fascinant soit-il. Et tellement plus agréable de se laisser porter par une curiosité passagère, en s’intéressant tour à tour à la fosse des Mariannes, aux élections américaines et à la pop irlandaise. Finalement, être passionné, c’est peut-être aussi ça: insuffler de l’enthousiasme et de l’énergie dans les plus petites choses qu’on entreprend.

Alors oui, je jalouse et j’admire les férus de calligraphie. Mais il me semble bon de rappeler que butiner, plutôt que s’enflammer, n’est synonyme ni de paresse ni d’échec. C’est une manière de garder l’esprit ouvert.


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