Je me souviens, c’est à une représentation de la comédie musicale Grease que ma mère m’a parlé pour la première fois de «l’ancien temps», quand les filles qui tombaient enceintes par accident n’avaient pas d’autre choix que d’avoir le bébé. Maman a fait l’école d’infirmières avant Roe vs Wade et, comme trop de personnes de sa génération, elle a des souvenirs très précis de s’être occupée de femmes malades, effrayées et qui parfois mouraient après un avortement illégal. J’ai grandi en sachant que la protection du droit d’une femme à choisir de poursuivre ou non sa grossesse était essentielle pour sauver des vies et des avenirs.

Quand j’ai eu 12 ans, avec maman, nous nous sommes rendues pour la première fois à Washington D. C. pour défiler avec l’Organisation nationale des femmes (NOW) en faveur de Roe. Pendant toute mon adolescence, elle remplissait régulièrement notre grand break bleu de pancartes et de snacks, emmenant toutes mes amies qui pouvaient nous accompagner. Quand le RU-486, la pilule abortive ou pilule du lendemain, a été mis sur le marché en France à la fin des années 1980, l’espoir était grand. Le choix d’interrompre une grossesse non désirée en toute sécurité et dans l’intimité était enfin entre les mains des femmes, du moins d’un côté de l’Atlantique.

Des raisons incroyablement personnelles

Pendant ma dernière année d’université, au printemps, le préservatif de mon petit ami s’est une fois déchiré. Je me suis rendu compte avec le calendrier que j’étais susceptible d’être fertile et je n’avais pas envie de prendre le moindre risque. Je suis allée à la clinique du planning familial de Morristown, dans le New Jersey, où j’ai demandé, et reçu avec respect, la pilule du lendemain. Elle n’était pas encore disponible partout aux Etats-Unis et je me sentais incroyablement chanceuse d’être dans un Etat où j’avais accès aux services du planning familial, même si cela signifiait devoir passer devant un piquet de religieuses et d’hommes d’un certain âge portant des pancartes menaçantes et accusatrices.

Enfin, en 2000, le Mifeprex (le nom officiel de la pilule du lendemain) a été autorisé aux Etats-Unis. Je travaillais au Conseil de la population, qui avait participé à la recherche et à son lancement, et nous avions des gardes armés à l’entrée de nos bureaux. Ce qu’il fallait faire pour protéger le droit d’une femme de choisir nous touchait de près, personnellement.

Peu après, je suis partie habiter en Europe. Au cours des dix années suivantes, je me suis mariée, je suis tombée enceinte et j’ai eu un magnifique enfant, je suis retombée enceinte et j’ai mis fin à cette grossesse. Pourquoi? Pour des raisons incroyablement personnelles que seuls mon mari, mon médecin et moi-même devons connaître. Je n’ai pas besoin de me justifier auprès de vous, cher lecteur, ni auprès de quiconque, car je vis dans un pays qui autorise les avortements au cours du premier trimestre de la grossesse.

L'opinion publique reste stablement en faveur de l'avortement

Ce droit a disparu ou est sur le point de disparaître pour 33 millions de femmes et de filles en âge de procréer aux Etats-Unis. Quelle sera la prochaine étape? Les divisions politiques qui plombent les Etats-Unis vont-elles s’atténuer, maintenant que la décision d’autoriser ou non les avortements va revenir aux Etats? Il ne le semble pas. Alors que l’on pourrait avoir l’impression que la distance morale entre Américains libéraux et conservateurs a atteint un nouveau sommet, qui choque, la différence des opinions sur les avortements est restée stable ces trois dernières décennies, comme le montre ce graphique du Pew Research Centre. La nouvelle décision de la Cour suprême n’est pas susceptible de changer cela.

Selon certains, il vaut mieux laisser les Etats qui interdisent l’avortement en subir les conséquences, mais ce ne sont pas les Etats qui souffrent, ce sont les femmes et leurs familles. Les conséquences des lois draconiennes antiavortement en Pologne et à Malte ont récemment fait la une des journaux. Ce n’est qu’une question de temps avant que des histoires semblables ne nous parviennent des Etats-Unis, dirait-on. Les Américaines, vivant dans des Etats où l’accès à l’avortement est restreint, dépendront de la poste pour obtenir la pilule du lendemain, expédiée d’un autre Etat, ou avoir les moyens financiers et logistiques de franchir elles-mêmes les frontières de leur Etat. Le défi le plus grand sera pour les personnes économiquement, et souvent médicalement, défavorisées. Ceux qui ont fait pression pendant des décennies pour abroger ce droit ont toujours su que ce serait le cas, ce qui rend leur victoire encore plus répréhensible.

Il a fallu 197 ans pour que le pays de la liberté protège celle des femmes de faire ce choix. Aujourd’hui, alors que nous sommes plus avancés dans l’aventure américaine de la démocratie, nous ne devons pas revenir en arrière. En novembre, les Américains doivent élire des dirigeants qui rétabliront le droit des femmes de choisir, sinon Roe ne sera que la première des libertés perdues.

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