Hier, 21 mars, la Namibie, 1,9 million d’habitants, a fêté ses 20 ans d’indépendance. En 1989, la Suisse avait envoyé quelque 600 bérets bleus (médecins, infirmières) pour soigner les troupes de l’ONU chargées de préparer les élections pour le 21 mars 1990. Aujourd’hui, ce pays montre extérieurement de nombreux signes positifs: infrastructures impeccables, institutions qui marchent (écoles, hôpitaux, administration, parlement). Son niveau de vie est bien supérieur aux autres pays africains. La presse y est libre comme sous la colonisation sud-africaine, mais des nuages s’amoncellent à l’horizon. Comme partout, la crise mondiale cristallise les mécontentements, des jeunes surtout sans travail. Le taux de chômage atteindrait 53% de la population.

Les 27 et 28 novembre derniers, les Namibiens élisaient à nouveau leur président (seul candidat) et leur parlement. Bien que ces élections aient été déclarées «libres, pacifiques et régulières» par des observateurs de la SADC (Communauté des Etats de l’Afrique australe) et de l’Union africaine, elles ont été contestées par les partis d’opposition, par certains journaux libéraux et même par la Mission du parlement panafricain, qui y ont vu de graves irrégularités dans le processus électoral.

Contre toute attente, la Swapo, ancien mouvement de libération, qui détenait la majorité des deux tiers depuis 20 ans, a gagné avec 74% des votes, alors que les autres partis dont le RDP, semblaient avoir gagné du terrain depuis plusieurs années. En effet, des dissensions sont apparues au sien du parti majoritaire dans lequel la jeune génération tient un discours radical, idéologique et parfois même raciste ce qui avait décidé de nombreux membres de la Swapo à passer dans l’opposition. Les neufs partis d’opposition se sont donc mis ensemble pour réclamer l’annulation ou le recomptage des votes à la Commission électorale, d’ailleurs qualifiée d’incompétente et partiale par certains journaux. Une plainte a été déposée auprès du Tribunal de première instance le 4 janvier. Le jugement a été rendu le 8 mars: la plainte n’est pas recevable, car elle a été déposée avec «90 minutes de retard» sur le délai imparti et les frais des cinq avocats sont à la charge des plaignants! Et nous sommes en Afrique où la notion du temps est plutôt élastique…

En fait, ce prétexte, cette décision «apolitique» qui fait fi avec arrogance des irrégularités et fraudes fondées, est très grave, «catastrophique pour la démocratie», écrit l’Allgemeine Zeitung, le plus vieux journal d’Afrique australe. Elle cache la montée de l’intolérance, du tribalisme et la volonté de rester au pouvoir quoi qu’il en coûte. Il est aussi inquiétant de remarquer que la moitié des partis d’opposition ont un lien régional et ethnique: Damara, Kavango, Basters (Métis). L’ancien Parti républicain (blanc) est en chute libre, les Blancs ayant voté pour les partis multiraciaux. Quant à la Swapo, elle est soutenue par l’ethnie majoritaire des Ovambo. Ce sont aussi eux qui occupent les postes les plus importants, à quelques exceptions près.

La Namibie présentait jusqu’à présent le visage d’une démocratie exemplaire, une qualité qu’elle avait acquise grâce à un soutien international important pour la faire accéder à l’indépendance, et aussi à l’exercice d’une démocratie limitée pendant 10 ans (1980-1990). Va-t-elle maintenant suivre la voie d’autres parodies de démocraties que l’on observe dans de nombreux pays du continent: Côte d’Ivoire, Mauritanie, Zimbabwe, Kenya, Madagascar, Guinée, Niger pour n’en citer que quelques-unes?

Un pouvoir oligarchique semble émerger clairement, marqué par des influences extérieures: Etats, multinationales (pétrole, uranium, agroalimentaire) et banques qui portent une lourde responsabilité dans l’échec d’une vraie démocratie. Et que dire des 60 000 Chinois qui y font concurrence aux travailleurs locaux? Ils sont devenus plus importants que le groupe des Allemands, premiers colonisateurs.

La Namibie est courtisée par de nombreux Etats pour son uranium dont les mines poussent comme des tumeurs dans le magnifique désert du Namib (Areva, Rio Tinto, etc.). A l’heure où le président Sarkozy se fait le champion du développement du nucléaire civil, il n’est pas étonnant que le parti au pouvoir, la Swapo, et son président brillamment réélu, Hifikepunye Pohamba, ne veuillent pas partager ce pouvoir très rémunérateur. Le mouvement de libération a perdu sa vision d’un développement au service du Bien commun. La Namibie devient-elle une démocratie sans démocrates?

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