C’est un livre d’enquête publié en 2013. Son titre: 92 Connection. Les Hauts-de-Seine, laboratoire de la corruption? Je m’y suis replongé à la faveur de deux annonces a priori fort éloignées, mais pourtant fort proches.

La première? La décision du Parquet national financier, prise le 14 octobre, de renvoyer l’ancien président Nicolas Sarkozy devant un tribunal correctionnel pour l’affaire dite «des écoutes téléphoniques». Le mot lâché par les magistrats dans leur réquisitoire dévoilé par Le Monde fait mal: selon eux, l’ancien chef de l’Etat employait, avec son avocat de l’époque lui aussi mis en examen, «des méthodes de délinquant chevronné». Ajoutez à ces accusations celles contenues dans l’ouvrage tout juste publié Avec les compliments du Guide sur les soupçons de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007, et revoici le spectre d’un «Sarkogate». Avec, pour point de départ, ce très riche département des Hauts-de-Seine (ouest parisien) où l’ex-locataire de l’Elysée régna en maître dans les années 1990-2000. Au point d’avoir tenté, en 2009, d’imposer son fils Jean à la tête de l’EPAD, l’établissement-pilote du quartier de la Défense, entre Nanterre et Puteaux.

Repaire de barbouzes gaullistes

La seconde nouvelle va, ce jeudi, résonner des riffs septuagénaires de Keith Richards, le guitariste des Rolling Stones. C’est à ces «pierres qui roulent» depuis un demi-siècle que l’homme d’affaires suisse Jacky Lorenzetti, propriétaire du club de rugby Racing 92, a confié le concert inaugural de son U Arena, l’impressionnant complexe indoor, à la fois stade et salle de spectacle, à proximité de la fameuse Grande Arche de la Défense. Un projet à la mesure de ce promoteur immobilier installé en France après avoir achevé l’école hôtelière de Lausanne, aujourd’hui propriétaire de plusieurs châteaux bordelais et devenu richissime depuis la revente de son groupe Foncia aux Banques populaires. Lorenzetti, ou les Hauts-de-Seine post-Sarkozy. Le permis de construire de l’U Arena, dessiné par l’architecte Christian de Portzamparc, remonte à 2010, alors qu’une bataille ouverte opposait, pour le contrôle du département, son actuel président, Patrick Devedjian… à la famille Sarko. «Entre Sarkozy et moi, il y a son fils» avait alors lâché l’avocat et ex-ministre.

Les chapitres de 92 Connection permettent de mesurer le chemin parcouru au pied des gratte-ciels qui surplombent la coque blanche de l’U Arena. Ils permettent aussi de réaliser combien de cadavres politico-financiers ont jalonné l’émergence de cette collectivité locale dont les noms de quelques élus dressent un tableau saisissant de la corruption à la française, faite de mélange des genres entre la politique, l’immobilier, les grandes entreprises et l’argent public. A Neuilly-sur-Seine? La férule de Nicolas Sarkozy, élu en 1983, à 28 ans, pour succéder au maire corse Achille Peretti, ancien garde du corps de Charles de Gaulle et cofondateur du SAC, un repaire de barbouzes gaullistes. Or, contre qui Sarko l’emporte alors à la surprise générale? Contre un autre Corse, Charles Pasqua, député des Hauts-de-Seine depuis 1968 et alors président départemental. A Levallois-Perret? Patrick Balkany et son épouse Isabelle, renvoyés en juillet dernier par le même PNF en correctionnelle pour fraude fiscale. A Puteaux? Joëlle Ceccaldi-Raynaud, maire de la ville depuis 2004, en guerre ouverte avec son père qui la précéda, soupçonnée d’évasion fiscale et de malversations électorales.

La plus grande salle indoor d’Europe

Lors de l’été olympique 2024, l’U Arena accueillera, sous son toit de plus de quatre mille tonnes perché à 40 mètres de haut, les compétitions de gymnastique. Cela tombe bien. Car pour cette enceinte sportive dont Jacky Lorenzetti veut faire l’antre du rugby mondialisé – malgré l’échec, en mars dernier, de la fusion avec le Stade Français – l’urgence est de démontrer aux Parisiens et aux Français qu’ils profiteront enfin de la manne générée par le plus grand quartier d’affaires du pays. Sur le papier, tout pousse à y croire. Plus grande salle indoor d’Europe. 40 000 spectateurs. Une capacité double de celle de sa rivale parisienne, l’Accor Arena de Bercy. Et dans les urnes, un fantôme nommé Sarkozy que veulent faire oublier Devedjian et l’actuel maire centriste de Neuilly, Jean-Christophe Fromantin. Ironie: ce dernier, aux récentes législatives, a pris la tête d’un mouvement «citoyen». L’Arena suisse, linceul politique?


A lire:

«92 Connection. Les Hauts-de-Seine, laboratoire de la corruption?» (Ed. Nouveau Monde)

«Avec les compliments du guide» (Ed. Fayard)

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