«Napoléon Bonaparte est une part de nous.» Qu’on le veuille ou non, cette phrase prononcée mercredi par Emmanuel Macron devant l’Institut de France correspond à la réalité, y compris en Suisse. En deux décennies fulgurantes, de son coup d’Etat du 18 brumaire an VII (le 9 novembre 1799) à sa seconde abdication, le 22 juin 1815, le général corse posa les premières pierres de l’Europe actuelle, tant sur le plan de la géographie et des frontières que sur celui du droit.

La raison d’être de ses décisions, comme pour l’Acte de médiation du 19 février 1803 qui créa une Confédération helvétique de 19 cantons, était évidemment d’abord militaire et stratégique. Il s’agissait, côté suisse, de neutraliser le couloir alpin et d’empêcher toute tentative d’invasion autrichienne pouvant prendre la France à revers. Reste un héritage législatif incontestable, fruit de la Révolution et de l’Empire. Héritier d’une partie des aspirations de 1789, l’ordre napoléonien porta, en Suisse aussi, un coup de boutoir fatal à l’ordre ancien.

Concevoir le bicentenaire de sa mort à Sainte-Hélène le 5 mai 1821 comme une commémoration de trop – voire un sacrilège républicain – est, dans ce contexte, une erreur de jugement. L’intérêt, au contraire, est de profiter de l’opportunité pour revoir aujourd’hui ses guerres, son règne et sa postérité à la lumière de nouvelles expositions et de nouvelles recherches universitaires, y compris sur le point très douloureux de l’esclavage, rétabli en 1802 dans les colonies françaises. Même si des milliers de livres ont été écrits sur lui, Napoléon demeure un sujet dont les historiens n’ont pas encore révélé tous les secrets. Plus son épopée (sanglante, tyrannique et modernisatrice) est mise en lumière, plus sont nombreuses les occasions d’en dévoiler les faces cachées, mais aussi d’en expliquer les moments de génie. Et de diffuser dans les nouvelles générations une culture historique indispensable pour comprendre notre monde contemporain.


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Ce bicentenaire napoléonien est d’autant plus une chance qu’il intervient dans une période où le désir d’annulation menace la connaissance. Profitons-en, donc, pour poser aux universitaires les questions qui fâchent et pour ressortir de nos archives les documents qui permettent de comprendre. Il ne s’agit pas, deux cents ans après le dernier souffle de l’empereur déchu dans sa maison de Longwood, de se plier au mythe de Napoléon ou de le déboulonner. Il s’agit, face à celui-ci, de pratiquer deux siècles plus tard un droit d’inventaire équilibré sur notre passé. Lequel, irrémédiablement, porte la marque de l’exilé de Sainte-Hélène.