il était une fois

Napoléon est mort, mais pas à Sainte-Hélène

Dans son unique roman, l’essayiste Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, surprend Napoléon sous la figure d’Eugène Lenormand, garçon de cabine puis vendeur de pastèques planifiant son retour aux Tuileries comme empereur. La malchance s’interpose. Comme à Waterloo

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Dernières nouvelles de Napoléon

Est-ce qu’on marquera encore, dans cent ans, le tricentenaire de la bataille de Waterloo? Le centenaire a été manqué: Français et Britanniques étaient occupés à faire ensemble la guerre à l’Allemagne, qui occupait Waterloo. Le 150e s’est tenu sans le général de Gaulle, qui s’opposait à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Le 200e a passé l’épreuve de la courtoisie mais pas celle de la fraternité. L’ambassadrice de France à Londres, invitée à la cathédrale Saint-Paul pour la messe de commémoration, a sagement écouté le prince Charles, descendant du duc de Wellington, rendre grâce pour la «remarquable victoire». Après quoi, prenant la parole, elle a établi un audacieux parallèle entre l’Union européenne et le rêve unitaire de Napoléon, déclenchant un pugilat médiatique d’où ont suinté, encore une fois, les préjugés qu’avec délices Anglais et Français entretiennent les uns sur les autres. Waterloo, l’émonctoire.

Il y a pourtant une bonne nouvelle: Napoléon est mort. On le sait grâce aux fabulations de Simon Leys, opportunément rééditées cette année sous un titre qui ne peut tromper: La mort de Napoléon*. Comment est-ce arrivé? Le vaincu de Waterloo n’a pas bien supporté son exil à Sainte-Hélène. Un extraordinaire complot lui a permis de s’évader tandis qu’un usurpateur prenait sa place dans le rôle du prisonnier. On trouve donc l’empereur à bord d’un brick à destination de Bordeaux, le Hermann-Augustus Stoeffer. Il vogue sous l’identité d’Eugène Lenormand, garçon de cabine. Il suit les instructions d’une mystérieuse organisation dont il ignore cependant que le maître d’œuvre, un obscur mathématicien, a quitté ce monde deux ans auparavant des suites d’une fièvre cérébrale.

Avant Bordeaux, un mauvais temps oblige le brick à se dérouter sur Anvers, où il n’y a personne pour assurer la suite. Sans le sou et sans repère, Napoléon entreprend seul la descente vers Paris. A Waterloo, il souffre le spectacle des familles qui s’égaient à prix réduits à «la Brasserie de l’empereur», «la Chambre de l’empereur» et «le champ de bataille». Waterloo, ça? Il s’enfuit sans payer son lit. Rattrapé et emprisonné pour filouterie, rabaissé au plus vil de la condition humaine, il tombe sous le regard aiguisé d’un ancien sergent de l’armée du Nord: l’empereur! «Sire, Sire, vous êtes enfin revenu.» «Reconnaissance bouleversante. Minutes inoubliables.»

Le sergent accompagne Napoléon à la frontière. L’empereur est en France! Aucune émotion dans son cœur aride. «Il pissa pensivement contre un piquet de clôture, rajusta avec soin sa tenue […] et descendit à grands pas vers la plaine.» A Paris, son homme de contact est mort. La veuve vivote d’un commerce de melons et pastèques. Elle accueille ce Lenormand qui lui tombe de l’Empire vénéré. Il paie sa couche par une participation résignée au commerce des fruits jusqu’à ce que l’empereur, en lui, prenne le dessus: pour vendre des melons, il faut une stratégie. La bataille de Paris est lancée, systématique. Demande, offre, identification des acheteurs, organisation des vendeurs, analyse du terrain, relevé des températures et du niveau de la soif: le commandant des armées impériales prend le contrôle du marché de la pastèque. Il remporte l’amour de sa logeuse et l’obéissance indéfectible des grognards du café des Trois Boules. Bientôt Paris est conquis. De la pastèque aux Tuileries, un dévoilement suffira.

C’est alors qu’on annonce la mort de Napoléon à Sainte-Hélène. Effroyable nouvelle: le faux prisonnier de Sainte-Hélène disparu, voilà le vrai emprisonné dans la peau d’Eugène Lenormand, roi de la pastèque. «Un Napoléon plus grand que nature se dresse devant Napoléon – le souvenir de Napoléon.» C’est folie désormais d’être vivant et de s’avouer empereur. A sa première tentative, la logeuse fond en larmes: son pauvre Eugène, surmené, en est à se prendre pour Napoléon! Le deuxième essai est plus fâcheux encore: la femme appelle un psychiatre, directeur d’un asile peuplé d’individus coiffés d’un bicorne et distribuant des ordres, la main droite glissée sous le gilet.

Echapper à Eugène Lenormand devient pressant. Une autre tactique s’impose: le pouvoir sera pris par le haut, avec les ministres, hauts fonctionnaires, sénateurs, gendarmes et officiers restés fidèles. «C’est maintenant seulement qu’il entrait dans la maturité de son génie […], nul attachement, nulle émotion ne s’interposerait plus chez lui entre l’intelligence qui conçoit et la volonté qui exécute.»

Mais l’empereur prend froid. La fièvre l’emporte. Il quitte le monde sur les derniers mots de sa logeuse et maintenant compagne: «Napoléon, tu es mon Napoléon.» La douceur de cette parole lui perce le cœur. Il voit, dans le dernier moment de son cerveau défaillant, les couleurs d’une aurore vécue comme une promesse sur le Hermann-Augustus Stoeffer: «Un chantier géant de palais, de colonnades, de tours et de glaciers» au-dessus de la mer diaphane. Puis l’aurore disparaît. Les géants bariolés se sont dégonflés, évaporés. «Il n’en reste plus que de petits résidus ronds et blancs, rangés à la queue leu leu comme des moutons en train de paître sur la ligne bleue de l’horizon.» Napoléon ne voit pas le jour nouveau, «bleu et plat comme les autres, répétition banale de centaines de jours écoulés». Il est mort. Son projet est mort comme meurent les aurores, aussi flamboyantes qu’elles aient commencé. Simon Leys, né Ryckmans non loin de Waterloo, l’amène à la tombe sans acrimonie parce qu’il est poète et pas procureur.

* La mort de Napoléon, Simons Leys, Espace Nord, mars 2015. Les admirateurs de Leys liront avec délectation sa correspondance avec Pierre Boncenne, «Quand vous viendrez me voir aux Antipodes», publiée en mai chez Philippe Rey.

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