Que ces heures qui nous séparent du coup d'envoi de l'Euro 2004 sont longues à vivre! Du moins pour la grande majorité des gens qui partagent cette passion. Les autres devraient en profiter pour lire La Légende du Football, de Georges Haldas.

Le football est le sport qui dit au mieux la construction d'une société et de son identité. Une équipe, c'est un groupe où les talents doivent se conjuguer pour former une entité. Où ceux qui marquent ne sont pas grand-chose sans ceux qui passent et ceux qui défendent. Où le beau geste et l'exploit ont besoin de l'abnégation et de l'effort. La passion du foot transcende les générations et les classes sociales. Et, en Suisse, les barrières linguistiques. Dans un pays qui a peu de références identitaires partagées, l'équipe nationale est l'un des rares «objets» de communion helvétique.

Ce rapport intime entre le football et la nation est au diapason des soubresauts de l'histoire. Triste quand le football devient l'instrument du nationalisme, heureux quand il symbolise des renaissances. Comme le «miracle de Berne» en 1954, lorsque la victoire de l'Allemagne a permis sa sortie du trou noir. Comme celle de 1990 avait célébré la réunification. La Suisse n'a guère vécu de ces moments d'exception où l'exploit sportif est au rendez-vous de l'histoire. Sauf peut-être en 1938, lors de la Coupe du monde, où au Parc des Princes, à Paris, la petite Suisse motivée par l'enjeu historique terrassait l'imbattable phalange de l'Allemagne nazie.

Si la magie du football tient donc beaucoup à l'identification d'un corps social avec son équipe, elle est aussi le reflet de son évolution sociologique. A l'image de la France «black-blanc-beur» championne du monde, la Suisse doit beaucoup à ses enfants d'immigrés. Les Yakin, Cabanas et autres Rama sont les symboles de cette Suisse plurielle. Aux côtés des Chapuisat et des Frei, ils sont la démonstration moderne que ce pays est toujours une «Willensnation».

La Suisse, petite communauté, doit souvent se contenter d'exploits individuels pour projeter sa fierté nationale: ceux de Bernhard Russi, de Simon Ammann ou de Roger Federer. Comme le parcours du FC Bâle en Ligue des champions, la qualification de la «Nati» pour l'Euro a donc suscité un vrai engouement. Mais les Suisses ont le défaut de leur qualité: ils sont indécrottablement réalistes. D'où un sentiment diffus d'europessimisme qui nous empêche de croire à un exploit au Portugal. Une qualification pour les quarts de finale serait déjà vécue comme un miracle. Diantre, qu'une bouffée d'euphorie et de fierté ferait du bien à ce pays frustré de grandes joies collectives!

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