Le Parti communiste chinois (PCC) fête ce mois-ci son centenaire, à coups de spectacles pyrotechniques et chorégraphiques et de discours à la nation. Celui de Xi Jinping, personnification du parti depuis 2012, était très attendu et a comme prévu joué sur la corde nationaliste. Le premier juillet, il déclare qu’après que les «impérialistes» ont réduit pendant plus d’un siècle la Chine à l’état de «société semi-coloniale», le PCC était seul capable de mener à bien le «grand renouveau de la nation chinoise». Xi proclame ensuite «solennellement au reste du monde que le peuple chinois est désormais debout», et que quiconque tenterait de malmener, d’opprimer ou d’asservir une nouvelle fois ce peuple «se brisera sur la Grande Muraille d’airain que plus de 1,4 milliard de Chinois ont érigée avec leur chair et leur sang».

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Cette narrative n’est pas nouvelle et a aussi été utilisée dans le passé par le Parti nationaliste chinois, aujourd’hui exilé à Taïwan. Mais elle a pris une ampleur sans précédent ces dernières années. Après que l’échec de la Révolution culturelle et la mort de Mao Tsé-toung en 1976 ont fini de discréditer l’idéologie maoïste, les événements de Tiananmen et l’implosion du bloc soviétique sont, pour le PCC, révélateurs du danger qu’une société pluralisée et pénétrée par le système de croyances occidental représente. Le nationalisme devient alors un instrument clé pour renforcer la légitimité du parti et contrôler la population.

A la fois victime et conquérante

Depuis les années 1990, le PCC a investi des efforts considérables dans l’éducation idéologique, la création de lieux de mémoire, le «tourisme rouge» et la censure des perspectives historiques divergentes. Le discours nationaliste peut se résumer ainsi: la civilisation chinoise a rayonné à travers le monde pendant des millénaires et a été une source de progrès pour l’humanité, notamment grâce aux «quatre grandes inventions» que sont le papier, l’imprimerie, le compas et la poudre à canon; elle a ensuite été envahie, pillée, démembrée par les pays occidentaux et le Japon durant un siècle, du début de la première guerre de l’opium en 1839 à la victoire du PCC dans la guerre civile chinoise en 1949; aujourd’hui, la Chine se relève enfin sous la supervision avisée du parti, qui célèbre ses cent ans.

Le nationalisme d’Etat chinois a cette caractéristique qu’il met en exergue à la fois la gloire passée de la Chine impériale, le traumatisme du «siècle d’humiliation» ainsi que la promesse d’un retour prochain de la Chine à la place qui lui a été volée par les puissances impérialistes: le centre du monde. Ce déterminisme historique est cependant conditionné à la direction du PCC. En d’autres termes, le parti est le seul à pouvoir rétablir l’honneur et la puissance de la nation. La population lui doit donc obéissance. Sinon, l’histoire risque de se répéter, et la Chine d’être une nouvelle fois sujette à la désunion et à l’asservissement.

Le danger du nationalisme victimisant

Si ce nationalisme victimisant permet de solidifier la légitimité du PCC, de consolider le tissu social et de galvaniser les forces sociétales, il se révèle problématique sur la scène internationale. Cela vient premièrement du fait qu’il fasse de la reconquête par la Chine d’une place centrale sur l’échiquier mondial une nécessité politique pour le PCC, résultant en une politique étrangère parfois agressive. Cette dernière attise les craintes d’autres pays, qui voient la Chine comme révisionniste et réagissent. Au cours des dernières années, les Etats-Unis ont renforcé leurs alliances asiatiques, le ton diplomatique s’est durci, les relations commerciales se sont tendues, le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité entre Washington, Tokyo, Canberra et New Delhi s’est institutionnalisé et les pays européens glissent vers une position plus ferme envers Pékin.

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Le principal danger réside dans le fait que ces réactions sont perçues en Chine à travers le prisme du nationalisme victimisant. Toute opposition extérieure aux ambitions chinoises est interprétée comme une tentative d’endiguer la Chine, voire de la renvoyer à son passé chaotique. S’ensuivent des ripostes excessives et souvent émotionnelles de Pékin, la «diplomatie du loup guerrier» n’en étant qu’un exemple de portée limitée, qui, à leur tour, génèrent l’anxiété à l’international. Un cercle vicieux donc, au centre duquel les incompréhensions mutuelles jouent le rôle d’amplificateur de tension.

A l’heure où le monde académique se politise et se polarise, les ponts entre nations traditionnellement soutenus par l’intellectuel s’affaissent. Les académiciens doivent s’efforcer de préserver leur indépendance et leur objectivité, et ce d’autant plus que le contexte géopolitique se tend.

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