Les nationalistes hindous tiennent un discours positif sur la démocratie parce qu'ils y voient un titre de gloire de l'antiquité indienne, mais aussi parce que ce régime repose sur la notion de majorité.

Les réticences du mouvement nationaliste hindou à faire toute leur place aux minorités restent fortes, comme en témoigne le programme du Bharatya Janata Party (BJP). Il y déclare en effet qu'une fois au pouvoir, il facilitera la construction d'un temple à Ayodhya, que l'article 29 de la Constitution reconnaissant aux communautés religieuses et linguistiques le droit de recevoir des subventions pour leurs établissements éducatifs sera amendé dans un sens restrictif, que les conversions (sous-entendu au christianisme) seront réglementées, ou encore qu'une barrière de fil de fer barbelé sera construite le long de la frontière entre l'Inde et le Bangladesh pour empêcher l'immigration clandestine.

Les musulmans ont été les premières victimes de l'affaire d'Ayodhya. Les émeutes intercommunautaires, souvent organisées autour de cet enjeu, sont passées d'une moyenne annuelle de 400 entre 1980 et 1985 à 1000-2000 en 1990 et 1993. Or ces violences procédaient directement de la stratégie électorale du mouvement nationaliste hindou.

Le changement de stratégie accompli par ce dernier à partir de 1993 au profit d'une ligne modérée explique largement la chute du nombre d'émeutes et des victimes de ces violences à partir de cette date. Cette évolution ne marque pourtant pas le retour au statu quo ante du sécularisme indien. L'essor électoral du BJP va en effet de pair avec une certaine banalisation du discours nationaliste hindou, dont on trouve même des échos dans les institutions censées lutter contre sa propagation.

La montée en puissance du nationalisme hindou constitue certainement une menace pour la démocratie indienne. Non seulement il envisage de remettre en cause des acquis constitutionnels importants, mais son influence politique se traduit d'ores et déjà par une érosion de la représentation des musulmans dans l'appareil d'Etat. Le pourcentage des députés musulmans à la Chambre basse, qui n'avait jamais été proportionnel à leur part dans la population indienne (12%), retombe au niveau des années 1950, et même un peu plus bas.

Leur sous-représentation dans l'administration semble aussi s'accentuer. S'agissant de l'administration des Etats, ils n'y formaient en 1984 que 2,14% des fonctionnaires en moyenne. A l'échelle nationale, la situation est à peine plus favorable puisque les musulmans ne constituaient que 5,5 % de la principale force paramilitaire, la Central Reserve Police Force, et 4,41 % de l'administration dépendant de New Delhi. Quant au monde rural, une grande enquête de la National Samples Survey Organisation a révélé en 1987-88 que les musulmans détenaient en moyenne des parcelles plus petites que les hindous. Cette enquête a aussi mis en évidence un retard éducatif, surtout prononcé dans les campagnes.

Outre son attitude envers les minorités, le mouvement nationaliste hindou n'échappe pas à une certaine propension à l'autoritarisme. Le fonctionnement du Rashtriya Swayamsevak Hedgewar (le RSS, fondé en 1925, ndlr), qui sert de modèle à l'ensemble du mouvement, fait d'abord peu de place aux méthodes démocratiques. Son chef ne se soumet à aucun vote puisqu'il est généralement désigné par son prédécesseur et garde ses fonctions jusqu'à sa retraite ou à sa mort. De même les cadres du mouvement sont nommés par son état-major, contrairement aux statuts du RSS, dont le gouvernement de Nehru avait exigé qu'ils soient rédigés dans une veine libérale. C'est que le nationalisme hindou se méfie par principe de l'élection en ce qu'elle engendre d'inévitables divisions entre des majorités et des minorités. A l'instar de tous les nationalismes ethniques, cette idéologie privilégie l'unanimisme, qui renforce l'unité du corps politique.

Parmi les «maux» d'un système démocratique «conçu à partir du modèle britannique il y a presque cinquante ans», le leader du BJP A.B. Vajpayee soulignait en 1990 l'incapacité du Parlement à exercer correctement sa fonction législative et à lancer des débats sérieux. Quant aux remèdes, il les voyait dans le renforcement des prérogatives présidentielles, comme en témoigne une interview à India Today où il expliquait que «lorsque les partis politiques ne sont pas en mesure de former le gouvernement à New Delhi, le président devrait administrer le pays avec l'aide de conseillers».

Les succès récents du BJP ne reflètent pas seulement un rejet du «sécularisme», ils traduisent aussi une crispation de l'élite des hautes castes, inquiète de la mobilisation de la «plèbe», et parfois un antiparlementarisme – indissociable de la corruption de la classe politique – qui constitue peut-être le défi le plus immédiat de la démocratie indienne; et ce d'autant plus qu'il risque d'être alimenté par l'instabilité politique.

Cette nouvelle donne constitue d'ores et déjà un facteur d'antiparlementarisme, un sentiment également alimenté par la corruption et la criminalisation de la politique. En 1993, un sondage situait les hommes politiques au ban de la société (avec une note de 2,9 sur 10 en appréciation de la façon dont ils remplissaient leur rôle). Cette désaffection pour la classe politique s'accompagnait d'un rejet de la démocratie puisque 58% des personnes interrogées considéraient l'instauration d'une dictature comme essentielle «pour faire progresser le pays». Le discours antidémocratique reste cependant l'apanage de la classe moyenne urbaine auprès de laquelle l'enquête avait été menée et qui aspire visiblement à une vie civile plus disciplinée, où les pauvres et les basses castes qui «gênent» le développement économique seraient moins protégés. Elle met donc ses espoirs dans le BJP en raison d'évidentes affinités idéologiques.

Les couches inférieures de la population se montrent bien plus attachées à la démocratie. En 1996, une grande enquête du Centre for the Study of Developing Societies indiquait que les plus démunis et les ruraux votaient plus que l'élite urbaine. Or l'Inde est encore rurale à 74%. Les masses indiennes – et une bonne partie de la classe moyenne et des élites – croient donc à l'efficacité de leur vote.

Le «peuple» s'est finalement approprié la démocratie et y voit un moyen d'améliorer la situation. Que, ayant pris conscience de ses intérêts, il adhère sans réserve au régime qui repose le plus directement sur la loi du nombre n'a d'ailleurs rien de surprenant. Les basses castes sont en passe d'acquérir une solide influence politique, et cette tendance n'est sans doute pas étrangère aux nouvelles réticences de la classe moyenne et de l'élite envers la démocratie.

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