La démocratie directe ne convient qu'à un peuple de dieux, selon Rousseau. Et ces jours, les dieux sont plutôt en colère. En déclarant contraire à la Constitution la naturalisation des étrangers par la voie du vote populaire, parce qu'elle ne présente aucune garantie contre les discriminations, le Tribunal fédéral a déclenché une sacrée tempête dans les vallées alpines. A l'étonnement de la Suisse romande. Au cœur de la polémique, les limites de la démocratie directe.

«Il n'y en a pas, le peuple a toujours raison», tonne le conservateur Carlo Schmid de son Olympe appenzellois. Certes, sans le peuple pas de démocratie, et chacun admet que le peuple est la première source de légitimité de l'ordre constitutionnel suisse.

Que le peuple ait toujours le dernier mot, soit, mais a-t-il toujours raison? Ce que le Tribunal fédéral dit, c'est que l'exercice indistinct de la démocratie directe, sans garde-fous, peut conduire à la violation d'autres droits fondamentaux, touchant directement la vie des personnes: la non-discrimination, l'égalité devant la loi, la dignité et le respect de la sphère privée.

Et c'est bien pourquoi la nouvelle Constitution fédérale a prévu à l'article 5 quelques «principes de l'activité de l'Etat régi par le droit» dont le respect, par les organes de l'Etat, des règles de la bonne foi et des règles internationales. Un ancrage encore timide de l'Etat de droit, du Rechtsstaat, censé prévenir l'arbitraire des organes de l'Etat dont, rappelons-le, la démocratie directe est aussi une des composantes. Au nom d'une démocratie directe sans limites pourrait-on un jour consacrer des principes de discrimination ou d'arbitraire?

Voilà le débat entre les partisans d'un minimum d'Etat de droit et les champions de l'absolutisme de la démocratie directe. Mais ce débat, fondamental, n'autorise pas les dirigeants politiques à se coucher dès que Christoph Blocher ou ses seconds font souffler le vent aigre du nationalisme. L'électoralisme a des limites. Face à Le Pen, la droite française avait refusé de perdre son âme quitte à perdre les élections. Ce serait l'honneur des radicaux, des socialistes, et pourquoi pas des démocrates-chrétiens, que de dire non au règne de la peur et du populisme. Parce que la démocratie, c'est d'abord l'égalité.

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