On arrête tout, et on réfléchit! C’est la décision des biologistes qui ont manipulé le virus de la grippe aviaire H5N1 au point qu’il pourrait se transmettre entre êtres humains, ce dont le microbe était incapable jusque-là. Après qu’ils eurent soumis leurs travaux pour publication à de prestigieuses revues, celles-ci, sur l’avis des autorités de biosécurité américaines, s’y sont d’abord refusées. Motif: la crainte que le virus, létal, ne s’échappe des laboratoires ou, surtout, que des individus mal intentionnés ne tentent, sur la base des données publiées, de créer une arme biologique. D’aucuns critiquent même jusqu’à l’idée que de telles expériences aient été autorisées. Devant l’ampleur qu’a prise la polémique, les auteurs de ces recherches, en les bloquant durant 60 jours, en appellent donc à un vaste débat sur la façon d’agir. Débat qui fait penser à la Conférence d’Asilomar, en 1975, dont l’enjeu fut d’évaluer les risques d’une technique alors naissante: le génie génétique.

Renoncer à la publication de ces recherches constitue une fausse bonne idée, pour plusieurs raisons. Aucune interdiction de ce genre n’empêchera jamais des terroristes assez persuasifs, riches ou infiltrés, de s’approprier ce «mode d’emploi» et de reproduire ces travaux. Il faudrait tout de même un équipement et un savoir-faire très complexes, ce qui rend ce cas de figure peu probable, selon les experts. Et, si un tel virus venait tout de même à être recréé et disséminé, tous les autres scientifiques ayant voulu travailler sur la base des données non publiées risquent d’accuser un gros retard dans la compréhension des modes d’action du microbe avant de pouvoir réagir. Suffirait-il de n’autoriser que des personnes identifiées à consulter ces études? Entrouvrir cette porte ne réduit en rien le péril précité.

Ces agents pathogènes doivent être extrêmement bien confinés en laboratoire; c’est possible, comme le montre le cas du virus de la variole, conservé depuis des années. Cette précaution assurée, ces recherches doivent être publiées avec le plus de transparence possible, pour que ce savoir ne se transforme pas en pouvoir du côté de ceux qui s’arrogent le droit d’interdire sa diffusion. Mais surtout parce que cette démarche doit permettre d’accélérer l’acquisition des connaissances sur la mutation des virus grippaux, et ainsi de mieux se préparer à une éventuelle épidémie. En 2005, la publication de la reconstitution du virus de la «grippe espagnole» de 1918 a conduit à découvrir des parades contre ce dernier.

Le pire des bioterroristes à craindre, ce n’est pas l’homme, mais la Nature, qui génère de temps à autre, au fil des mutations, des agents pathogènes parfois terribles. Et contre lesquels il s’agit de se prémunir en mettant en commun toutes les informations possibles.