Géographie meurtrière

Beaucoup plus de morts que de mots sensés. Le désespoir est une polyphonie: hurlements, pas désaccordés en course folle, klaxons, lourde invocation de Jésus. Tout est poussière, fumée, appel à l’aide et chants religieux. Ainsi soit l’apocalypse!

Il va être 17 heures. Le centre-ville de Port-au-Prince régurgite les deux millions de fonctionnaires, d’écoliers, de petits et gros marchands. Une cohorte de crève-la-faim à pied, empaquetés dans des tap-tap, regagne leurs bidonvilles et une file de tout-terrain, pare-chocs contre pare-chocs, transportent vers d’autres lieux plus ou moins confortables ceux qui d’ordinaire s’en sortent mieux.

Et, l’espace d’un cillement, la ville secouée violemment s’effondre.

Aucune information ne filtre du vacarme pendant près d’une demi-heure.

Aux téléphones Citoyens! Pas un appel ne passe. Les radios n’émettent plus. Chaos total. Sans explications officielles. Sans nouvelles.

Ensuite, cette rumeur et cette vérité confondues, entrelacées, prennent d’assaut les inquiétudes. La ville ne sera plus jamais comme avant. Des installations anarchiques aux grandes banques, de la résidence de l’ambassadeur aux 10m2 cerclés et recouverts de tôles pourries, tout a capoté, tout est détruit, perdu. En passant, aucun symbole du pouvoir n’a tenu: le Palais national, le Palais de justice, le Palais législatif, le Quartier général de la police, le Quartier général des forces onusiennes, l’Hôtel de Ville, la cathédrale et tous les ministères.

L’archevêque se reposait et la prostituée qui avait passé la nuit précédente dans un bar pour militaires onusiens venait de se réveiller. Les deux ont péri. Georges Anglade, le géographe de la ville est mort avec sa femme au milieu de ses rêves et plans de gestion des risques.

C’est la malédiction qui passe.

En Haïti, Jésus est le plus populaire

Tous les morts ou tous les coincés sous les décombres n’ont apparemment qu’un prénom: Jésus.

Ce prénom est vacarme, hébétude collective. Ce prénom est le mince tampon illogique entre la vie et la mort quand elles se rapprochent dangereusement.

Une course s’engage dans tous les sens. Des rescapés fuient leurs maisons. D’autres partent en courant dans l’espoir de rentrer chez eux dans une ville sans points de repères. Sans le bâtiment qui fait l’angle depuis toujours.

Encore Jésus qui devient sauveur, fils – unique et protégé – du Dieu tout-puissant.

Comme des canots de sauvetage, les places publiques se remplissent. Les histoires et drames individuels commencent à fixer dans le collectif l’ampleur de la plus grave catastrophe de l’histoire connue et consignée de cette terre d’Haïti.

Ceux à qui il reste du courage et de l’envie portent, traînent comme ils peuvent des blessés, des morts vers les centres hospitaliers. Certains, fatigués de chercher l’hôpital encore debout tout à l’heure, rejoignent la foule immobile sur les places publiques pour pleurer les morts des autres et oublier les leurs.

– Repentez-vous! La fin du monde est proche. Prosternez-vous et demandez pardon au Seigneur des armées!

Il est rare de voir autant de genoux pliés en même temps. Les loas du vodou, Richter, Préval, Obama, Messi sont à l’ombre de Jésus, le plus populaire de tous.

La nuit tombe. Dans la région la plus peuplée du pays, les écoles et les universités travaillent en double vacation. Combien d’élèves et d’étudiants sous les décombres? Les jeunes filles qui ont eu le temps de rentrer chez elles sont, la plupart, mortes rêvant de latin lovers riches en regardant une telenovela brésilienne.

L’avenir appartient aux géants de la charité

Jour 1, jour 2, jour 3 après la catastrophe. Tous pareils.

La terre continue de trembler. Le président de la République se plaint d’avoir perdu son bureau, sa résidence et le privilège de parler avec ses ministres au téléphone. Les stars se mobilisent. L’aide d’urgence arrive, arrive massivement.

Quelque part au-dessus de cette agitation, les noms des morts connus et inconnus s’égrènent. On traverse des corps pour aller récupérer des proches encore vivants, pour aller chercher l’eau qu’on ne trouvera pas.

On s’engueule. On veut fusiller sur la place publique – déjà occupée – les grands criminels qui fouillent les décombres, en quête de quoi tenir pour une journée, des supermarchés effondrés.

Castro fait ami ami avec Obama. Joyandet, au nom de la France, remonte les bretelles des Américains qui se sont attribué le leadership des opérations.

Aujourd’hui 19 janvier 2010 et huit jours après le tremblement, les survivants attendent.

Aucun souci pour les rapatriements, mais la logistique de la distribution des secours d’urgence coince.

Environ trois millions de personnes crèvent de faim, n’ont plus de maison et ont perdu au moins un proche, un ami. La reconstruction du pays est une belle promesse – si on veut –, les secours, par contre, ne peuvent pas l’être.

Les morts et humains à genoux paient bien en visibilité de bonne conscience.

Dans ce cafouillage – petite guerre de l’humanitaire – entre pouvoirs publics locaux, ONG, Agences internationales, les Etats-Unis sont bien partis pour obtenir le monopole de la charité. Imaginons Bush en charge de la coordination!

Ils seront, ce soir, 100 000 enterrés. Peut-être autant encore sous les décombres.

Trois millions de personnes qui n’ont ni mal gouverné, ni pillé le monde, Wall Street et leur pays, espèrent, grâce à la grande fraternité humaine, rester en vie, simplement pour participer à la construction d’une mondialisation. Autre.

Né en Haïti, l’auteur a étudié et vécu dans le canton de Fribourg, avant de retourner dans son pays d’origine. Il a notamment publié L’Alphabet des nuits et Un archipel dans mon bain chez Bernard Campiche.

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