L’Europe navigue à vue en Méditerranée et l’insupportable hécatombe continue. Depuis le début de l’année, plus de 2200 morts anonymes noyés dans les flots, triste record. Il ne faut pas se tromper dans les responsabilités: les migrants sont d’abord victimes du cynisme absolu des passeurs en Libye.

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Les canots débordant de malheureux attirés par le mirage européen sont désormais si frêles qu’ils n’ont pas la moindre chance d’atteindre l’Italie. Ils sombrent bien avant. Les esclavagistes savent aussi que la plupart de leurs victimes seront recueillies par la marine italienne ou d’autres navires au large de la Libye. De là à accuser les secours de collusion avec les passeurs, il n’y a qu’un pas que certains franchissent allègrement. Les insinuations visant les bateaux d’ONG sont un très mauvais procès. On ne peut reprocher aux sauveteurs de faire leur travail, surtout quand ils pallient les manquements de nos Etats.

Aux décideurs européens de faire le leur. D’abord en cessant de se mentir. L’Europe veut-elle vraiment stopper le carnage ou souhaite-t-elle plutôt freiner l’immigration, quitte à fermer les yeux sur les naufrages quotidiens qui finiront bien par dissuader les traversées? Si les Européens croient secrètement à cette solution, ils se trompent. L’expérience montre que la réduction des secours n’a jamais freiné les départs depuis la Libye.

En 2015, au plus fort de la crise des réfugiés, la chancelière allemande, Angela Merkel, avait tourné le dos à sa politique d’accueil, en concluant un accord migratoire avec la Turquie. Ce pacte a bloqué les réfugiés dans le pays qui en accueille déjà le plus au monde. Malgré tous ses défauts, l’accord a au moins permis d’éviter les noyades en mer Egée.

En Libye, il n’y a plus de dictateur pour faire barrage aux migrants. Kadhafi a été renversé, faut-il le rappeler, avec le concours des Occidentaux. Impossible de rééditer l’accord avec la Turquie. Renvoyer systématiquement les migrants secourus en mer dans le chaos libyen n’est pas tenable. A moins d’assumer de livrer à nouveau les victimes à leurs bourreaux. D’ici à la restauration d’une autorité centrale en Libye, l’Europe en est réduite à des emplâtres sur une jambe de bois. Comme financer les gardes-côtes libyens, qui se transforment en passeurs au gré des opportunités.

Il n’y a pas de solution miracle au drame méditerranéen. L’Europe doit avancer sur plusieurs fronts. Elle doit le faire dans la lutte sans merci contre les passeurs. Sur le terrain de la solidarité, les pays européens doivent enfin respecter leurs engagements de relocalisation pour soulager l’Italie et la Grèce. Il est urgent d’expliquer que les flux migratoires ne vont pas se tarir, mais qu’il faut mieux les gérer. Que la crainte d’une immigration massive est exagérée. Qu’une intégration, malgré toutes les difficultés, est possible et que les pays européens, vieillissants, peuvent y trouver un intérêt.

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