Du bout du lac

Ne pas confondre le regard croisé et les yeux qui se croisent

Le Conseil d’Etat genevois lance la «Stratégie territoriale 2050», un exercice prospectif à mi-chemin entre la sculpture sur nuages et Kafka sous acide

Dans un monde qui a renoncé à voir beaucoup plus loin que le bout du trimestre, les Genevois ont une chance folle. Leur gouvernement voit très loin, lui. Plus loin que la nuit et le jour, il voyage, voyage dans l’espace et le temps. Finie la gestion à la petite semaine: désormais, le Conseil d’Etat prend de la hauteur; il se projette et le fait savoir.

Après le Plan directeur cantonal 2030, Mobilités 2030, la Stratégie économique cantonale 2030, le Concept prévention Santé 2030 et la Stratégie sécuritaire 2030, attachez vos ceintures: voici la «Stratégie territoriale 2050». Oui, 2050. Une vision à 33 ans. Du vrai long terme. Dieu (et toute sa famille) savent qu’il peut s’en passer des choses, en 33 ans.

Attention, je vous vois venir, pas de mauvais esprit! Gouverner c’est prévoir, disait Emile de Girardin, qui avait bien raison. On reproche assez souvent aux politiques de n’avoir en ligne de mire que leur seule réélection pour s’abstenir de les crucifier quand ils allongent la focale. Mais le problème du futur, c’est qu’il est un peu flou, surtout vu d’ici. Cela fait même partie de sa définition. Au-delà de l’intention louable du gouvernement, cet exercice de projection au très long-cours se situe donc, à lire le communiqué diffusé mercredi, à mi-chemin entre la sculpture sur nuages et Kafka sous acide.

«Le Conseil d’Etat a adopté le lancement de la démarche Stratégie territoriale 2050», commence-t-il par annoncer, comme pour dissiper nos angoisses. Qu’on se le dise: le lancement de la démarche a bien été adopté. Ouf. A travers cette démarche, déroule la prose officielle, l’exécutif souhaite «réinterroger les méthodes de planification afin d’inscrire les besoins de la région dans les futurs plans sectoriels fédéraux». Les méthodes de planification n’ayant pas tout avoué lors d’un premier interrogatoire, il était impératif de les réinterroger, tout le monde l’aura bien compris.

Le contexte étant clarifié, le Conseil d’Etat rassure sur ses intentions. La Stratégie territoriale 2050 est une démarche «tant prospective que transversale», qui permettra de «mieux appréhender les échelles temporaires lointaines». Les sceptiques n’ont qu’à bien se tenir: ni divination, ni usine à gaz, mais une prospection transversale en bonne et due forme. La politique, c’est du sérieux.

«Ce regard croisé se veut un travail exploratoire ouvrant des pistes de réflexion […] de façon à anticiper les défis du futur», conclut l’exécutif. Les Genevois ont une chance folle, vous dis-je: la gouvernance au gré du vent, c’est terminé. Place au «regard croisé».

A ne pas confondre avec les yeux qui se croisent.

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