Nous pensions pourtant avoir fait tout juste. Nous avions changé la vieille chaudière à mazout, installé de nouvelles fenêtres et une isolation plus performante dans les combles. A EasyJet nous avions privilégié le TGV, renoncé aux fraises en hiver, aux fruits préemballés de Migros et aux vacances d’hiver sous les tropiques. Nous mangions nos propres tomates et nous nous déplacions à pied à la ville, quand la météo le permettait. Même la voiture, indispensable à la campagne, est d’une cylindrée inférieure à la précédente.

Alors pourquoi le rapport des experts du GIEC nous est-il arrivé comme un doigt accusateur pointé sur le cœur? «Le climat attend quelque chose de vous!» Comme sur l’affiche de l’oncle Sam pointant le public: «I want you for US Army.» Ecrasés, culpabilisés. Car «le rapport du GIEC est un plan de sauvetage pour l’humanité»? Pour l’humanité, pas seulement pour la gélinotte des bois, le glacier d’Aletsch ou les coraux d’Australie. Pour l’humanité! Et le 19h30 de la RTS, jeudi soir, d’insister encore sur notre misérable personne: «Chaque Suisse émet 14 tonnes de CO2. Comment puis-je diminuer mon impact écologique?» Chacun doit donc se sentir coupable de quelque chose, ne serait-ce que d’un manque de zèle écolo!

Cela nous dépasse

A ce moment-là, quand le sort de l’humanité est en jeu, on sent bien qu’il serait un peu minable d’avancer que l’on a choisi le train pour Berne ou cultivé tomates et aubergines. Peut-être aurions-nous dû renoncer à ce long voyage en Scandinavie, celui dont nous avions rêvé depuis si longtemps. Même si nous avons partagé la voiture à cinq. Mais enfin, lorsque depuis la Corée du Sud un dirigeant d’une ONG prévient chacun que «la lutte contre le changement climatique exigera des changements en profondeur de la société», il y a de quoi oublier son petit cas personnel.

C’est pourtant trop nous demander. Nous sommes de simples citoyens qui tentent de faire de notre mieux. Alors que l’on voudrait nous faire endosser la responsabilité d’une révolution de société. Changer non seulement nos modes de consommation, mais aussi le système économique. Cela nous dépasse. Face à une globalisation libérale qui éloigne et dilue le pouvoir de décision des citoyens, l’individu se sent fatalement impuissant et écrasé. Suffit-il de débrancher la cafetière pour commencer la révolution écologiste ou doit-on assigner en justice les responsables politiques pour mise en danger de la planète? On devine bien que se passer de sèche-linge devient totalement anecdotique et dérisoire alors que tous nos voisins s’envolent pour le Mexique et la Thaïlande et que des millions de touristes asiatiques se déversent sur l’Europe. Pourquoi se priver d’Hammerfest si mon voisin ne renonce à rien?

Faute de direction politique

La lutte contre le dérèglement climatique ne parvient décidément pas à transformer les petits actes individuels en une force collective planétaire. Les 20 000 personnes manifestant sur la place Fédérale pour l’égalité salariale pouvaient, elles, avoir le sentiment de peser sur une décision avec des effets à vues humaines. Enfin, peut-être. Mais la révolution écologique, cela reste l’inconnu. Pourquoi devrions-nous assumer seuls la responsabilité d’un changement de cap que ni les gouvernements du monde, à commencer par le Conseil fédéral, ni les leaders politiques ou les grandes entreprises refusent de prendre? Faute d’une direction politique partagée, notre nature humaine se cabre.

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