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Tu ne divulgueras point

L’ennemi numéro un des fans de cinéma et de séries a un nom: spoiler. Mais est-ce que connaître la fin d’une histoire gâche forcément le plaisir?

Tous les jours, aux abords du Palais des festivals, le même ballet se met en place. Des dizaines de personnes, qui en smoking, qui en robe de soirée légère malgré des températures inhabituellement fraîches, arpentent la Croisette à la recherche d’une invitation pour une projection de gala du Festival de Cannes. Sur des panneaux offerts au regard de festivaliers qui ne les regardent pas, des supplications, des prières. Des menaces aussi: «Une invitation ou je spoile la fin de Game of Thrones», promet ce jeune homme qui ressemble un peu à Xavier Dolan.

Le pourquoi du comment

Le spoiler, nouvel ennemi du spectateur. Au Québec, plutôt que de parler «spoï-leur», on dit divulgâcher. Ou l’art de dévoiler les principaux rebondissements d’un film ou d’une série. A Cannes, deux cinéastes en Compétition, et pas des moindres, ont fait passer un message à la presse, à ces milliers de journalistes qui ont le privilège d’être les premiers découvreurs de films dont on ne sait rien. S’il vous plaît, ne gâchez pas le plaisir des autres, laissez-les dans le même état de fraîcheur que vous, demandent Bong Joon-ho et Quentin Tarantino.

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Tout critique de cinéma a dû un jour ou l’autre recevoir un message d’un lecteur courroucé lui reprochant d’en avoir trop dit. Or souvent, parler d’un film, l’analyser, exige qu’on en dévoile les grands axes narratifs. L’essence même d’une critique n’est pas de résumer les quinze premières minutes d’une fiction et d’ensuite asséner un péremptoire j’aime/j’aime pas, mais de révéler son sens profond, d’expliciter le pourquoi du comment des émotions qu’il provoque ou non, de décortiquer la manière dont il raconte une histoire.

Rosebud, c’est la luge

Tout le monde a fait cette expérience: revoir un film, en connaître toutes les péripéties, et avoir plus de plaisir encore que lors de sa première vision. A chaque fois que je décide de me replonger dans E. T. l’extraterrestre, le film qui en 1982 a marqué mon entrée en cinéphilie, j’ai beau savoir que le petit bonhomme venu d’ailleurs va être sauvé, je ne peux m’empêcher de pleurer lorsqu’on le croit mort. Et lorsque je revois ce classique parmi les classiques qu’est Citizen Kane, j’ai beau savoir que Rosebud n’est que le nom de la luge d’enfant de Charles Foster Kane, mon plaisir n’en ai en rien gâché.

Contempteurs du spoiler, détendez-vous. N’avez-vous jamais oublié, lorsque vous êtes emportés par un récit, des éléments que vous connaissiez? N’avez-vous jamais espéré voir un héros finir triomphant alors même que vous saviez qu’il allait périr? C’est ainsi que l’on mesure d’ailleurs la réussite d’un film: à sa manière de nous faire croire qu’on le découvre toujours pour la première fois.


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