Opinion

Il ne faut pas abandonner la protection du loup

Marie-Thérèse Sangra, secrétaire régionale du WWF Valais, s’oppose à la remise en question du statut d’espèce protégée du loup réclamée par plusieurs interventions actuellement débattues au parlement fédéral

La Suisse est réputée pour ses beaux paysages, ses montagnes sauvages et sa nature intacte. S’agit-il d’un mythe identitaire ou d’une réalité? Le retour naturel du loup sur ses terres d’antan cristallise cette question en faisant ressortir deux conceptions de la nature aux antipodes l’une de l’autre.

Nos espaces naturels doivent-ils être jardinés et entretenus méticuleusement ou sont-ils le lieu pour la «vraie vie sauvage», celle qui échappe – en partie – au contrôle et à la domination de l’être humain?

Pour les partisans du loup, la nature doit pouvoir évoluer et fluctuer selon ses cycles et les lois de sa propre dynamique. Rapportée au loup, la question est celle de savoir s’il faut le réguler, parce qu’il exerce un impact sur la faune sauvage, lorsqu’il chasse des ongulés, ses proies naturelles.

Facteur de sélection

Le loup est un facteur de sélection qui assure à long terme la vitalité des espèces de toute sa chaîne alimentaire, permettant la bonne santé des populations de cerfs, chamois et chevreuils, leur capacité de fuir et d’occuper toutes les surfaces du territoire.

C’est lui qui opère la sélection entre les animaux sains et les animaux malades, c’est lui qui élimine les animaux âgés qui ne sont plus utiles au renouvellement de l’espèce. Entre proie et prédateur il existe une coévolution qui s’influence mutuellement.

Lorsque les populations d’ongulés baissent, celles du loup diminuent aussi et ainsi de suite, au rythme des fluctuations naturelles et de la disponibilité en nourriture. Sans la présence du loup, le chamois ne vivrait pas dans les milieux rocheux escarpés et difficiles d’accès; il quitterait ces refuges ardus (perdrait ses adaptations, son pied agile, etc.) et deviendrait un concurrent des cerfs et des chevreuils en forêt avec des conséquences probables pour le milieu forestier et leurs fonctions de protection. Son retour est une chance pour la santé et le rajeunissement de nos forêts.

On ne connaîtrait pas la faune sauvage sous les formes actuelles, s’il n’y avait pas eu le loup. Sa suppression aurait des effets sur le long terme dans l’évolution du reste de notre faune et de notre écosystème. Il s’agit toutefois de mécanismes lents qui agissent, à notre insu, sur des centaines d’années.

Laisser faire la nature

Partager l’espace avec les autres espèces sauvages, c’est, sur une partie du territoire, laisser faire la nature en faisant confiance à la capacité d’autorégulation de la nature et à notre capacité humaine de nous y adapter.

L’élimination du loup au XIXe siècle était compréhensible, car la Suisse vivait dans une situation de grande pauvreté, ayant surexploité ses ressources naturelles et en particulier la forêt. Les conditions environnementales et économiques ne sont plus les mêmes aujourd’hui. La progression des forêts, le retour des ongulés et l’augmentation des sangliers sont des facteurs très favorables au loup. Les dégâts que l’on indemnise qui sont causés par le loup sont de même nature que ceux causés par les lièvres, les sangliers, les castors, les chevreuils. Faudrait-il éliminer tous ces animaux parce qu’ils coûtent à la société?

En Suisse, la transformation du paysage, l’uniformisation croissante du territoire, la perte de dynamique naturelle et la destruction des milieux ont conduit à un constant appauvrissement biologique de la nature. Malgré quelques succès, l’état général de la biodiversité est mauvais.

Le retour naturel du loup figure au nombre de ces succès. La population du loup en Suisse est encore fragile. Considérer sa présence comme une normalité, le laisser jouer son rôle dans la nature, poursuivre les efforts de cohabitation avec cette espèce est le signe de notre volonté de réconciliation avec la nature.

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