Du bout du lac

Nous ne mangerons pas les criminels de Saint-Jean

OPINION. Le terrible procès qui vient de se terminer à Genève est venu rappeler qu’en d’autres temps, les auteurs de la double agression auraient été lynchés par la foule. Mais dans le verdict qui vient de tomber, c’est la civilisation qui s’oppose à la barbarie

Depuis dix jours, le massacre de Saint-Jean hante les discussions de bistrot et les dîners en ville. L’affaire donne le vertige, pour citer Fati Mansour, que vous avez lue, médusés comme moi jusqu’au verdict. Quinze et douze ans de prison pour Luc et Dan de leurs prénoms d’emprunt, coupables de la plus incompréhensible des barbaries. De la violence pure, absurde, déchaînée en meute et à l’aveugle, comme ça, dans la nuit, au hasard. A coups de pied et à coups de batte, jusqu’à défoncer le crâne de leurs victimes, deux trentenaires qui avaient le malheur d’être là, cette nuit-là, à Saint-Jean. Et qui survivent aujourd’hui comme ils peuvent.

«Contre un mur, et pan!»

«Si ça ne tenait qu’à moi, on les alignerait contre le mur, et pan!» Cette phrase aussi, vous l’avez entendue comme moi, dans les discussions de bistrot ou les dîners en ville. Vous avez souri, gêné, ne sachant pas très bien quoi répondre à la soif de talion. Parce que le massacre de Saint-Jean est une question à tiroirs. Derrière l’énigme qui nous étourdit – comment une telle sauvagerie gratuite est-elle humainement possible? – vient une interrogation qui désarçonne: comment échapper à notre tour à la barbarie à l’heure de la sanctionner?

En d’autres temps, peut-être en d’autres lieux, Luc et Dan auraient été lynchés par la foule. Jean Teulé aurait décrit par le menu la furie collective qui se serait abattue sur eux, hystérique, méthodique et auto-alimentée. Comme le jeune Alain de Monéys en 1870 sur la place du village de Hautefaye, Luc et Dan auraient été massacrés dans un déferlement d’hybris vengeresse. Peut-être même la foule aurait-elle fini par les manger, en transe, comme elle mangea le jeune Français.

L’ordinaire contre l’effroyable

Mais à Genève, en 2019, personne ne mangera Luc et Dan. Ils ne seront pas lynchés. Ils croupiront en prison pendant quinze et douze ans, pas plus et certainement moins. Est-ce suffisant? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’à la brutalité nihiliste de leur pulsion de mort, les juges ont répondu par la banalité du droit. Et puisque la justice se prononce en notre nom à tous, nous avons décidé d’opposer la civilisation à la barbarie, la raison à la folie, l’ordinaire à l’effroyable, le normal à l’anormal.

Quand ils sont tombés sur leurs victimes, c’est tout cela que Luc, Dan et leurs comparses mineurs ont tenté d’assassiner, sans même le savoir. Je ne connais aucun des deux trentenaires privés d’avenir en cette nuit gelée de janvier 2017. Mais j’imagine volontiers que, attablés à discuter sur les voies couvertes de Saint-Jean, les deux malheureux n’aspiraient à rien d’autre qu’à mener leur vie d’hommes parmi les hommes. Deux vies normales, ordinaires et civilisées. Peut-être même raisonnables, comme le verdict de mercredi. Puisse-t-il leur rendre hommage.


Chronique précédente

Où sont les femmes, sur ce mur?

Publicité