Daniel Koch, notre bon maître, nous a lâché un peu la bride. Les grands-pères – tiens! – peuvent même entrevoir leurs petits-enfants. On dirait qu’au bout du couloir la porte Covid-19 est entrebâillée. On sort? Mais dans quel état! Le flou et l’incertain remplacent l’affolement: la mort semble moins probable, ou plus improbable. Que faire, que peut-on faire, ou pas? Ceux qui décident marchent sur des œufs: un cluster au bord du lac, et c’est pour leur pomme; et si le «R0» du couronné contagieux franchit la barre du 1, ils sont cuits. L’autre soir à la radio, dans une de ces émissions de questions au téléphone, une dame demandait: «Et le sexe, alors?» Réponse emmêlée…

Ce fut, en mars, une belle panique. Que s’est-il passé alors? Ayant pleuré les dizaines de milliers de morts et ceux qui vont mourir, sans les oublier, il faut aller y voir de plus près. Rembobinage.

Wuhan d’abord, avec un u comme un ou, et un h presque comme un r, il fallait apprendre. C’était la Chine, son régime, politique et alimentaire, sa multitude trop serrée… Puis le virus s’est glissé hors de l’empire, avec un bond spectaculaire dans le Piémont. Mais c’était l’Italie…

L’alarme a vraiment sonné, ici et dans toute l’Europe, lorsque les ministres de la Santé et les directeurs d’hôpitaux ont réalisé que les services d’urgence et de réanimation risquaient d’être submergés. Car quand la peur rôde, les malades sont aimantés vers ces étages mythiques où sont concentrés les équipements les plus sophistiqués et les technologies les plus pointues, dont la mission est de vaincre la mort, en tout cas de la faire reculer. On imaginait déjà des lits dans les couloirs, des brancards sur les trottoirs, faisant la queue aux portes de ces salles pleines d’écrans et de tubes où peuvent recommencer à fonctionner les cœurs ou les poumons à la peine ou à l’arrêt. Et des caméras pour les faire voir. Horreur – et confinement. L’Europe, et le monde, à des degrés divers, en sont sortis, jusqu’à ce jour, prostrés.

Il ne détruit pas au hasard

Sans remonter aux vieilles pestes et à la Grande Guerre, ce journal a déjà rappelé que des pandémies plus récentes n’avaient pas engendré une telle paralysie. La grippe asiatique, à partir de 1956, a tué 2 millions de personnes, à peu près 100 000 aux Etats-Unis, des dizaines de milliers en Europe. En 1968-1969, le virus de Hongkong a fait 1 million de morts, et également plusieurs dizaines de milliers sur notre continent. Laure Lugon, dans Le Temps, et d’autres fouineurs ont découvert dans les archives que ces désastres n’avaient guère laissé de traces: pas de panique, pas de paralysie. De la médecine, on attendait alors moins de miracles.

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Et maintenant que les esprits s’apaisent, des statistiques encore incomplètes montrent que le virus venu de Wuhan, qui ravage sournoisement plusieurs parties du corps, n’est pas si mortel. On pensait d’abord qu’il pouvait tuer 2 ou 3% des personnes infectées; on sait désormais que c’est plutôt 0,5%, plus ou moins.

Et il ne détruit pas au hasard. Les courbes de décès, pour la Suisse, sont spectaculaires. Au milieu de la semaine dernière, sur 1564 victimes, pas une seule n'avait moins de 30 ans; 1413 avaient plus de 70 ans, 1103 plus de 80. Le méchant couronné abrège la vie de ceux qui ne sont plus très loin de la mort. Il fixe des limites au pouvoir de la médecine la plus sophistiquée de l’histoire, et à nos fantasmes de longévité ou d’éternité. Il regarde les vieux dans les yeux – et on n’a pas l’âge de prendre ces mots à la légère. Il renvoie, finalement, plus aux philosophes qu’aux docteurs. Il nous (m’)incite, tant qu’on peut entendre et lire, à comprendre (?) avec Martin Heidegger que nous nageons dans l’être-vers-la-mort. A s’aguerrir avec Friedrich Nietzsche, qui prétendait préférer la mort choisie à la décrépitude, en découvrant (contre le virus?) que «ce qui ne me tue pas me rend plus fort». Ou à se convaincre avec Montaigne («Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant») que la mort est, joyeusement peut-être, dans la vie.

C’est sur ces vieux pays, autrefois conquérants, aujourd’hui fatigués, que le virus a fondu, comme sur une proie facile et privilégiée

Mais ce n’est pas une voie facile. L’Europe, qui a traversé naguère tant de massacres, craint davantage la mort qu’elle n’aime la vie. Elle redoute le risque, elle est «en souffrance» – une expression qui fait désormais intégralement partie, comme le chantage au suicide, du vocabulaire revendicatif. Et c’est sur ces vieux pays, autrefois conquérants, aujourd’hui fatigués, que le virus a fondu, comme sur une proie facile et privilégiée. On n’y voit ni un dieu, ni un diable, ni une quelconque providence; c’est juste un fait troublant: le nouveau mal vient tuer les vieux dans une Europe vieillissante, qui ne fait plus assez d’enfants pour renouveler sa population, mais qui en même temps dresse avec rage des barrières contre les forces jeunes et vives qui lui proposent têtes et bras, parce qu’elles ont la peau noire ou brune, et une autre religion.

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Pour éviter de mourir

Circonstance aggravante, et encore plus troublante: on a lu dans les gazettes européennes, imprimées ou autres, beaucoup de prévisions alarmantes sur les ravages que le virus allait commettre en Afrique une fois qu’il atteindrait notre flanc sud. Or, on n’a rien vu de tel: les pays africains, à moins que les chiffres ne soient radicalement faux, semblent largement épargnés pour le moment par la pandémie. Et les sombres présages européens, qui ne reposaient sur rien, ressemblent finalement à un désir de mort – chez les autres; celui-ci rejoint les discours apocalyptiques qu’on entend ici aussi sur la démographie: notre continent qui se dépeuple redoute une surpopulation mondiale, sans oser dire qu’il y aura, à son goût, trop d’Africains.

Au bout du compte, l’Europe a peur de mourir, les Européens ont peur de la mort. Ou plutôt, en assiégeant les salles de réanimation, ils s’accrochent au rêve d’une toute-puissance, illusoire, de la médecine. La santé, répètent-ils d’ailleurs, est le bien le plus précieux.

Maintenant que se dessine, de manière encore brumeuse, la lente fin de la pandémie, chacun y va de ses souhaits, de ses projets et de ses ambitions pour l’après-Covid-19. Il y aura beaucoup de déceptions, car il faudra d’abord rétablir ce qui aura été ravagé. Mais on peut faire une prévision, sans risque de se tromper: il y aura, dans les hôpitaux et ailleurs, d’immenses réserves de masques de protection, de lits et d’équipements de réanimation. Pour éviter de mourir.

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