Je ne réagis pas à chaque affiche qui exhibe une femme nue dans la rue pour vendre du vin, une voiture, des vacances, etc. Mais lundi, je suis restée scotchée. Dans le passage sous-voies de la gare de Lausanne, une jeune modèle pose pour le nouveau parfum de Dior, Poison girl. Elle est blonde, filiforme, habillée d’un shorty et d’une veste noire qui cache ses seins tout en découvrant son ventre nu et le haut de ses cuisses. Elle regarde le passant avec des yeux lourds de désir et de menace. Et porte dans sa main droite le flacon de la séduction avec le pouce posé sur ses lèvres roses et pulpeuses. Mise en scène classique, voire ennuyeuse? Oui, à ce stade rien à signaler. C’est le texte qui m’a choquée. Au-dessus du nom du parfum écrit en capitales, on peut lire: «I am not a girl I am poison». «Je ne suis pas une jeune fille, je suis du poison». Autrement dit, je suis dangereuse, vénéneuse, pas sympa, quoi.

Et là, j’ai soupiré. Beaucoup. Parce que je suis toujours préoccupée par le sort de cette adolescente évoquée dans un précédent Charivari et qui continue à vivre des heures sombres. Une jeune fille de 16 ans, douée, vive, intéressante, mais qui ne cesse de s’enfoncer. Elle fugue à répétition – sa mère passe des nuits à l’attendre, morte d’inquiétude. Elle pleure, se maudit, refuse les règles. Ne va plus à l’école, ne travaille plus. Et pourtant, elle voit une psy depuis six ans. Sa généraliste aussi se soucie. Sans compter les doyens, enseignants qui sont compréhensifs, aidants. Mais voilà. Une fois, une fois seulement, cette ado a eu un comportement provocant et un peu limite sur le plan des sentiments et, m’a-t-elle expliqué, elle le paie sur les réseaux sociaux ainsi que dans son environnement. Elle est et sera toujours à l’entendre, la «bitch» que les autres adorent détester. Bien sûr, il n’y a pas que cet aspect qui alourdisse ses journées. Un lien compliqué avec son père pèse également. Mais ce problème de réputation la poursuit vraiment. D’où mon soupir face à l’affiche de la baby bad girl.

J’aimerais qu’on m’explique cette société qui incite les gamines à être des pestes allumeuses et qui, droit derrière, les punit pour avoir eu une fois, une fois seulement, un comportement à l’avenant. C’est pervers, dangereux. Une jeune fille n’est pas un poison, c’est un cadeau, un présent. Ecrire et entretenir l’idée contraire est non seulement trompeur en termes de popularité, c’est aussi et simplement affligeant.


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