Je ne vais pas bien. Non, je n’ai pas attrapé le virus mesquin, celui qui, dans 2% des cas, transforme les poumons en terres brûlées. Ou, si je l’ai attrapé, je suis «porteuse saine». Question santé, j’ai ce privilège de toujours bien aller. Tellement, d’ailleurs, que je n’ai pas de médecin et, depuis mes grossesses il y a plus de vingt ans, je ne me souviens pas d’avoir consulté. J’ai conscience de ma chance, surtout dans cette période de grande fragilité.

Pourtant, je ne vais pas bien. Je traverse, comme beaucoup d’entre nous, je crois, une phase de désarroi et de sidération. Observant, depuis mes fenêtres, cette société à l’arrêt, prostrée, avec la sensation de flotter en pleine science-fiction. Certes, je peux continuer de travailler à distance. Et, contrairement aux indépendants ou aux employés précaires, la quarantaine ne met pas à mal mes finances. Me plaindre, à cet égard, relève de l’indécence.

La joie de l’inconnu

Mais voilà, je suis un animal social. Toujours pressée de bondir au dehors et d’aller au-devant des rencontres fortuites, des imprévus de la rue. En me rendant chaque soir au théâtre, je double la joie de la scène de la joie de l’inconnu. Qui regarde quoi et comment? Qui rit, qui pleure, à quel moment? Quelles conversations suivront ce moment de partage et de stimulation?

La journée, c’est pareil. Je sors pour humer l’atmosphère, parler avec Pierre, Paul, Jacques ou Jean, regarder un oiseau sur une branche, savourer le frottement, le mouvement, dévorer les gens. Je suis fascinée par la manière qu’a chacune, chacun de dealer avec sa vie et, chaque fois que je croise une nouvelle personne, je lui pose la question de son existence. C’est mon moteur, mon aliment.

Supplice chinois

Du coup, me demander de rester chez moi, c’est comme demander à un flocon de neige de prendre un bain de soleil, ça fait flaque. Ou plutôt floc… floc… floc, comme un supplice… chinois. Il le faut, pourtant, pour le bien commun. Je me raisonne et, comme beaucoup, je vis à travers mon ordinateur et mon téléphone. Mais, comme beaucoup, je crois, je ne vais pas bien.

Ce que j’aimerais? Me rendre utile. Si je pouvais être appelée «au front», malgré mon manque de formation dans les professions de la logistique ou de la santé, je bondirais. Le Conseil fédéral a prévu de mobiliser jusqu’à 8000 militaires d’ici au mois de juin. Si, de la même manière, les autorités réquisitionnaient des bénévoles pour aider les professionnels du terrain, j’irais sans délai. Car la vie en chambre, la vie confinée, c’est pas humain.


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Aimer l’autre et l’étouffer