La justice suisse avance à la vitesse d'un bon vieux DC-3. Elle a mis quatre ans et demi pour publier une liste de 19 inculpés dans l'affaire Swissair. De nombreux mois s'écouleront encore avant qu'elle démêle qui est responsable de quoi. Le jeu en vaut-il la chandelle, alors que la débâcle a déjà été décortiquée par un rapport d'Ernst & Young, et racontée au public par le film Grounding?

Ne serait-ce que pour cette dernière raison, le procès Swissair est nécessaire. La justice des hommes corrige les exécutions parfois sommaires du cinéma. On notera par exemple qu'aucun responsable de UBS - le «méchant» du film - ne figure parmi les inculpés, et pour cause: la banque, sollicitée tardivement et très alarmée par ce qu'elle découvrait, a posé les conditions qu'imposait la plus élémentaire prudence. Il n'y a rien à lui reprocher.

En revanche, Mario Corti, dernier patron de Swissair et héros du film, devra expliquer pourquoi il a informé de manière pour le moins incomplète, sinon fallacieuse, sur les crédits dont il disposait et le manque de liquidités du groupe. Son nom apparaît sur la liste des inculpés, comme celui de tous les administrateurs et de conseillers externes.

On n'en sera pas étonné. Le rapport d'Ernst & Young montrait déjà l'aveuglement de la direction et l'incompétence du conseil d'administration, informés dès 1998 des dangers que courait SAirGroup en rachetant toutes les compagnies amochées qui lui passaient sous le nez (5,9 milliards engloutis entre 1995 et 2001). Dès août 2000, un autre document officiel dénonçait les finances malsaines et les montages obscurs de SAirGroup.

L'indépendance des réviseurs soulève aussi de très graves questions. Pour la petite histoire enfin, rien qu'entre janvier et octobre 2001, SAirGroup a payé 863 factures de 157 conseillers en tout genre pour un montant total de 133 millions de francs.

En pure perte. Les avertissements ont été ignorés, les mesures correctives trop faibles et trop tardives.

Oui, le procès de cette élite économique défaillante est nécessaire. Il l'est pour tous les employés floués, largués du jour au lendemain. Il l'est bien sûr pour les innombrables créanciers.

Il l'est enfin pour que, sans passion ni esprit de vengeance, la Suisse tire les leçons d'une débâcle qui l'a profondément choquée et qui lui a coûté, rappelons-le, plus de 2 milliards de francs.

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