Il était une fois

Le Traité de Westphalie (1648) n’aurait pas été cette étape décisive dans la conquête de l’indépendance de la Confédération si le peuple avait dû donner son avis sur les démarches de Jean-Rodolphe Wettstein, le délégué suisse aux négociations des puissances européennes clôturant la guerre de Trente Ans. Le Bâlois, représentant de sa ville et de quelques cantons réformés, était resté incompris de ses compatriotes pendant toute la durée des travaux. Mais la clause d’indépendance qu’il avait arrachée à l’Empire pour les treize cantons, quoiqu’imparfaite dans sa forme et sujette à des interprétations contradictoires, n’avait pas eu à subir l’épreuve de la ratification populaire. Wettstein fut remercié. Il avait semé la graine d’une Suisse indépendante et neutre, celle-là même dont les héritiers réunis dans l’ASIN cherchent maintenant à abuser de la victoire en empêchant les Wett­stein d’aujourd’hui de faire leur travail.

Wettstein est le premier négociateur international de la Confédération. Il a usé des ficelles de la diplomatie, métier de l’ombre, protégé du regard de la foule. Que sait-on des occasions saisies ou manquées lors d’une conversation d’après-dîner entre négociateurs? Comment se forment les compromis entre des positions antagonistes? On a des vues sur les négociations internationales par les mémoires des participants. Les conférences sur le Proche-Orient, sur la Bosnie, sur la réunification de l’Allemagne ont laissé échapper certains de leurs secrets dans les ouvrages autobiographiques ou savants.

Mais sur la méthode de négociation, la morale et la rouerie des négociateurs, c’est un roman de 1958, Saint-Germain ou la négociation (Gallimard) qui donne les clés. Se souvenant de ses missions internationales, son auteur, le diplomate belge Francis Walder réinvente la négociation du traité de Saint-Germain signé en 1570 entre le roi de France et les huguenots pour établir la paix religieuse. Il y dépeint le portrait psychologique des négociateurs de façon à mettre en valeur la matière du génie diplomatique, la nature de la confrontation et les conditions de la victoire.

En 1570, Charles IX décide de mettre fin aux guerres de religion qui ravagent le Royaume de France depuis 1562. Les réformés, auxquels est déjà reconnue la liberté de conscience, pourront désormais se réclamer de leurs convictions, mais sans droit à des manifestations rituelles publiques. Le roi prie Henri de Malassise de porter le message à l’amiral de Coligny, chef des protestants, et de recevoir sa réponse.

Un dialogue entre le monarque et son négociateur installe le jeu:– Et en deça de cette position, Sire, de combien puis-je reculer? – Pas d’un seul pas.

L’ambassadeur se lève aussitôt:– Sire, cherchez un militaire. Je suis un diplomate.

De Malassise est rappelé le lendemain chez le roi et présenté à un capitaine, le baron de Biron:– Ainsi, dit le roi, vous traiterez à deux. Et tandis que je compte sur monsieur de Biron pour ne pas rompre d’une ligne, j’attends de votre habileté qu’elle dénoue les difficultés où vous mettra son intransigeance.

Le dur et le mou, personnages classiques de toute négociation, s’en vont ainsi chez l’amiral de Coligny présenter l’offre du roi. Comme prévu, le chef des huguenots la rejette: nulle religion, dit-il, ne se conçoit sans son culte. Le diplomate n’est pas surpris. Il donne raison à son interlocuteur, comprend ses raisons mais transfert sur lui la responsabilité de trouver une issue. Il faut que catholiques et huguenots cohabitent en France. Comment? L’amiral ne voit pas.

Cette première entrevue, infructueuse, permet à Malassise d’estimer l’écart entre les positions. Il est trop grand. Il manœuvre la reine mère, Catherine de Médicis, pour se faire octroyer un mandat plus spacieux: les huguenots pourront pratiquer leur culte, mais dans certaines villes seulement. Combien? Lesquelles? La reine mère imagine de leur en accorder quatre, tout en répétant le principe selon lequel «le culte réformé n’est pas libre. Sur ce point nous ne fléchirons pas.»

Pendant que le baron de Biron claironne à la cour l’échec des négociations, Malassise est auprès de l’amiral à tenter de lui faire entendre que le culte réformé demeure interdit mais que «beaucoup de choses peuvent se passer comme s’il ne l’était pas». L’amiral rétorque que le culte est libre en tous lieux sauf en ceux que le roi suggère. Bonne formule, dit Malassise, tout se réduit donc à un partage de territoire. Non, dit de Coligny, «à des restrictions territoriales auxquelles je consentirai».

Chaque partie gardant ses principes intacts, les villes sont marchandées entre les délégués du roi et les gentilshommes huguenots. Le drame se noue autour de l’apparition d’un désaccord entre les deux négociateurs huguenots, l’un voulant garder Sancerre et l’autre Angoulême. A ce point des discussions, la négociation est menacée, la guerre, à nouveau, plane. Il faut le capitaine de Biron pour en faire ressentir l’effroi et ramener la raison. Les huguenots acceptent les villes proposées. Le culte protestant est permis à La Rochelle, Montauban, La Charité et Cognac. Pas à Angoulême ni à Sancerre.

La paix est faite, après que tous les possibles, de part et d’autre, ont été essayés.

La paix de Saint-Germain n’est qu’une trêve avant le massacre des protestants, le jour de la Saint-Barthélemy, en 1572. Trois mille morts à Paris. La quatrième des huit guerres religieuses en France a commencé. Mais si les négociateurs de la paix de Saint-Germain avaient dû soumettre leurs résultats à la discussion de leur peuple, la troisième n’aurait jamais cessé.

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