Analyse

Le néolibéralisme, une notion controversée

C’est l’association de deux libéralismes, l’un voué à un individualisme antiautoritaire et l’autre, «libertarien» et poussant la liberté à ses ultimes limites, y compris économiques, qui a engendré le climat social que l’on connaît aujourd’hui, estime l’historien Olivier Meuwly

Cela en devient lassant. Un intellectuel contemporain se plaît-il à dénoncer les dérives du temps présent, les dysfonctionnements des Etats nationaux, les crises actuelles et à venir? Il y a fort à parier que, par un effet presque réflexe, son esprit prêt à s’enflammer tournera ses canons affûtés vers une cause unique: le néolibéralisme.

Heureux vocable capable de synthétiser aussi parfaitement toutes les raisons de nos soucis: austérité, islamisme, délitement social, hausse des inégalités, délocalisations d’entreprises, populismes en tous genres, etc... Une question cependant: comment une explication aussi universelle ne peut-elle produire de réponse susceptible de changer cet ordre des choses honni? Alors que le «méchant» a été démasqué, pourquoi cette incapacité à esquisser des perspectives nouvelles à nos sociétés déboussolées?

Les cinq révolutions

Cet anathème jeté sur le néolibéralisme pose moult difficultés. Comme le libéralisme lui-même d’ailleurs… Le concept naît dans les années 1930 avec des penseurs comme Walter Lippman ou Raymond Aron, attachés à sauver le libéralisme submergé par la crise économique qui ravage le monde à cette époque. Il ressurgit dans les années 1980 et 1990 comme symbole des mutations qui affectent la vie économique et sociale de nos sociétés, frappées par cinq «révolutions» concomitantes: une révolution culturelle portée par la génération entrée en politique autour de 1968 et animée par une vision renouvelée de l’autonomie individuelle; la révolution politique provoquée par la chute de l’empire soviétique et de l’utopie qu’il incarnait; la révolution sociale que dessine l’épuisement progressif des Etats de type providentiel, inaptes à résorber toutes les poches de pauvreté; la révolution économique stimulée par la mondialisation, comme réponse à la stagnation des échanges, et l’essor des nouvelles technologies; la crise écologique, enfin, qui interroge la notion de croissance, fondement du financement de l’Etat «keynésien» en place depuis la fin de la guerre.

La pensée libérale se régénère-t-elle?

Ces cinq révolutions éclairent la crise du capitalisme que les années 2008-209 porteront à son paroxysme. Mais si le capitalisme se régénère continuellement au gré de l’évolution de la société, qu’en est-il de la pensée libérale, considérée comme sa justification philosophique? Depuis les années 60, la notion de liberté a «explosé»: tous les partis s’en réclament au nom d’un individu censément émancipé de toute autorité, de toute forme de domination. Droite et gauche recourent au même terme mais, si sa définition peut changer selon les points de vue, l’idée qu’il recouvre se dissout dans une sorte de consensus qui implique l’acceptation globale du capitalisme comme source de la richesse sociale. Le débat se focalise sur la redistribution de ses bénéfices, selon des modalités qu’orientera souvent l’approche que l’on a de l’égalité sociale.

Le libéralisme canalise la haine du système actuel

Qui arborera la face noire de ce capitalisme que rien ne semble bloquer alors que le mirage marxiste a subi une lourde défaite? C’est le libéralisme qui va canaliser la haine du système auquel, d’après certains, la gauche sociale-démocrate aurait adhéré. Et les nouvelles inflexions qu’adoptera cette pensée dans les années 80 offriront une cible idéale à ses contempteurs. Ceux-ci, contre toute justification historique, vont d’abord opérer une distinction entre un libéralisme politique, qui adouberait la liberté individuelle protégée par les droits de l’homme, et un libéralisme économique qui servirait de caution au capitalisme le plus déjanté, à l’œuvre, en effet, dès la fin du XXe siècle. Or, par ce biais, ils occultent les raisons ayant amené le libéralisme à se réformer et le contexte dans lequel il a opéré. Surtout, ils effacent celles qui ont créé cette «unanimité» libérale.

Essor du numérique et mondialisation sont des enfants de mai 1968

Dans sa volonté de réformer un Etat social ployant sous les dettes, ce libéralisme appelé «néo» puise paradoxalement dans le même héritage «soixante-huitard» que le libéralisme réduit à la défense des droits de l’homme. C’est l’association de ces deux libéralismes, l’un voué à un individualisme antiautoritaire et l’autre, «libertarien» et poussant la liberté à ses ultimes limites, y compris économiques, qui a engendré le climat social que l’on connaît, où se côtoient un rapport désinhibé à l’argent, mais aussi une envie de réformes sociétales que seuls les libéraux d’obédience conservatrice fustigent.

L’essor du numérique et la mondialisation sont tous les deux des enfants de 68! L’horizon des futurs possibles, pour nos sociétés démocratiques, n’a jamais été aussi large: c’est aussi ce qui explique pourquoi des libéraux peuvent être séduits par l’allocation universelle. Incriminer le néolibéralisme sans un minimum d’analyse ne constitue qu’un oreiller de paresse que tout intellectuel devrait fuir!

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